Festival du film indépendant de Bordeaux: «Ce fait quelque temps qu'un sujet d'écriture ne s'est pas présenté», dit Emmanuel Carrère

INTERVIEW L’écrivain et cinéaste Emmanuel Carrère viendra à la rencontre du public dimanche après-midi pour une masterclass au Festival du film indépendant de Bordeaux…

Mickaël Bosredon

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L'écrivain et scénariste Emmanuel Carrère.
L'écrivain et scénariste Emmanuel Carrère. — MIRCO TONIOLO/AGF/SIPA
  • L’auteur français, qui a signé plusieurs grands succès adaptés au cinéma notamment L’Adversaire ou La Classe de neige, viendra débattre autour de deux films qu’il a choisi de diffuser au Festival du film indépendant de Bordeaux (Fifib).
  • Un ouvrage qui revient sur son œuvre vient d’être publié.

Le festival international du film indépendant de Bordeaux (Fifib) a ouvert ses portes mardi, et dure jusqu’à lundi. Défenseur de « toutes les formes d’indépendance », il propose évidemment des films, mais aussi des concerts le soir au village Mably, et invite chaque année des personnalités prestigieuses. Pour sa 7e édition, il a fait d'Amanda Lear son invitée d'honneur, et donne carte blanche à Emmanuel Carrère.

Ecrivain, scénariste et cinéaste, Emmanuel Carrère a connu de nombreux succès en librairie (La Moustache, La classe de neige…). Une de ses œuvres majeures, L’Adversaire, traite de  l'affaire Jean-Claude Romand, cet homme qui a menti à ses proches pendant 18 ans, se faisant passer pour un médecin, avant d’assassiner sa famille en 1993. Le livre d’Emmanuel Carrère sortira sept ans plus tard, et sera porté au cinéma par Nicole Garcia en 2002.

Emmanuel Carrère est passé lui-même derrière la caméra, d’abord pour un documentaire, Retour à Kotelnitch (2003) puis pour adapter son roman La Moustache (2005).

Vous animez dimanche une masterclass sur le réel et la fiction. Pourquoi ce thème ?

Ce sera surtout l’occasion de parler des deux films que j’ai choisis pour le festival : outre le choix immodeste de montrer un film de moi – Retour à Kotelnitch, qui sera diffusé à L’Utopia samedi à 14h30 –, j’ai aussi voulu montrer  Les Fils de l’homme d’Alfonso Cuarón (dimanche à 14h au CGR Le Français). Ce sont deux films à l’opposé : l’un qui est un documentaire fait avec trois bouts de ficelle, et l’autre un film de fiction à très gros budget et d’une virtuosité dans la mise en scène que je trouve hallucinante et incroyablement jouissive. Il s’agit donc de deux formes de cinéma aux antipodes, et qui sont deux pôles de ce que je peux aimer dans le cinéma.

Un choix qui rappelle aussi votre goût pour la science-fiction…

Oui, j’aime la science-fiction, et j’ai écrit la biographie d’un écrivain de science-fiction que j’adore : Philip K.Dick (Je suis vivant et vous êtes morts). C’est un écrivain extraordinaire. Et le fait d’avoir passé deux ans à écrire cette biographie ne m’a absolument pas dégoûté de lui, ce qui n’est pas si fréquent. Cela dit, ce qui m’épate le plus chez Cuarón, ce n’est pas tant la science-fiction que l’incroyable brio de sa mise en scène.

Un recueil consacré à votre œuvre, Faire effraction dans le réel, vient de paraître, auquel vous participez vous-même. Comment avez-vous été approché pour ce livre ?

Ce sont les deux auteurs, les universitaires Dominique Rabaté et Laurent Demanze, qui sont venus vers moi. Ils ont coordonné l’ouvrage en rassemblant progressivement des textes, et m’ont demandé si j’avais de mon côté des inédits, et effectivement j’en avais. Et des textes que j’aimais bien, pas des fonds de tiroir. J’étais content qu’ils voient le jour. La plupart d’ailleurs sont très liés au cinéma puisqu’il y a quasiment un scénario entier, et deux synopsis assez détaillés. Sinon, je ne me suis pas trop mêlé de cet ouvrage, car je voulais en avoir la surprise.

Plusieurs auteurs viennent parler de vous dans cet ouvrage, comme Michel Houellebecq, ou bien des textes d’écrivains sur vous, notamment un de  John Updike, ont été rassemblés. Qu’est-ce que cela vous fait ?

Pour Updike, il s’agit d’un article qu’il avait publié dans le New Yorker quand était parue la traduction américaine de La Moustache, c’est-à-dire il y a très longtemps (le roman est sorti en 1986). Cet article m’avait fait à l’époque un immense plaisir, j’étais incroyablement honoré, moi jeune écrivain français, d’être traité avec tant d’égard par le grand écrivain américain. Sinon, pour les contributions d’auteurs, cela a été des propositions des coordinateurs, et concernant Houellebecq, j’en étais très content. Nous avons, je crois, des relations de grande estime mutuelle : j’admire beaucoup Houellebecq, je pense qu’il me porte de bons sentiments aussi. Mais on se connaît peu.

Vous dites que vous avez besoin d’un matériau réel pour écrire. Le fait que vous n’ayez plus publié depuis quelque temps, veut dire que vous n’avez pas trouvé ce matériau qui pourrait vous satisfaire ?

Oui, cela fait quelque temps qu’un sujet d’écriture ne s’est pas présenté avec évidence. Or, j’ai besoin d’un sujet, qui représente une espèce de coïncidence un peu bizarre entre quelque chose d’extérieur et un écho que ça peut susciter en moi.

Y a-t-il eu tout de même des « affaires », ou des histoires, qui récemment vous ont intéressé et auraient pu susciter de l’envie de votre part ?

Si vous parlez de faits divers, non… J'ai fait L'Adversaire (publié en 2000), et je préfère aller vers autre chose que je n’ai pas déjà fait, que chaque livre soit une sorte de prototype, qui impose des règles nouvelles. Peut-être qu’à un moment un autre fait divers s’imposera à moi, mais j’ai l’impression que cela appellerait une méthode pas si éloignée de L’Adversaire, et pour cette raison cela ne m’intéresse pas tellement.

Vous disiez qu’à l’écriture de ce livre, vous aviez eu honte d’être fasciné par cette histoire…

J’ai éprouvé cette honte à un moment oui, mais ensuite elle s’est dissipée après la parution du livre, parce que j’avais l’impression que cette espèce de fascination était très communément partagée, donc finalement c’était un peu le cas de tout le monde.

Masterclass d’Emmanuel Carrère, dimanche à la Station Ausone (8, rue de la Vieille-Tour) à 16h30. Entrée libre dans la limite des places disponibles.

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