#MeToo: «Le mouvement s’inscrit dans la longue histoire du féminisme»

UN AN APRES Pour les historiennes, les prises de parole de femmes du mouvement MeToo sont à remettre dans le contexte des luttes féministes…

Benjamin Chapon

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Manifestation le 8 mars 2018 à Paris
Manifestation le 8 mars 2018 à Paris — VINCENT LOISON/SIPA
  • Il y a un an, le début de l’affaire Weinstein annonçait le mouvement #MeToo.
  • Pour les historiennes Bibia Pavard et Sylvie Steinberg, il faut le comprendre à l’aune des luttes féministes passées.
  • Les chercheuses en histoire des femmes estiment que les militantes féministes ont joué un rôle primordial dans le relais des prises de paroles de victimes de violence.

Cataclysme, tremblement de terre, raz-de-marée, tornade… Le mouvement #MeToo, consécutif à l’affaire Weinstein, a souvent été décrit dans les médias à l’aide de métaphore de catastrophe naturelle, comme pour décrire un mouvement spontané effarant et imprévisible. Or, plusieurs chercheuses, spécialistes de l’histoire des femmes et du féminisme, estiment au contraire que #MeToo est l’aboutissement d’un long chemin.

Parmi elles, Sylvie Steinberg, qui a dirigé l’ouvrage Histoire des sexualités (PUF) : « Le féminisme est présenté comme un mouvement récent, comme si on voyait naître quelque chose. Ce manque de mémoire est un problème. Le féminisme a une très longue histoire, avec des thèmes anciens. Nous ne sommes pas dans l’année zéro de la réflexion sur le harcèlement. »

Féminisme de hashtag

Pour Bibia Pavard, « #MeToo s’intègre au sein de la longue histoire de la lutte féministe contre les violences, notamment sexuelles ». Mais la spécialiste de l’histoire du féminisme constate également que le mouvement s’inscrit « dans le renouveau du féminisme actuel. Depuis les années 2000, on a vu l’émergence de nombreux groupes et associations féministes qui ont mis en place une stratégie d’appropriation du Web et des réseaux sociaux. Depuis un peu moins de dix ans, a été créé le "féminisme de hashtag" qui vise à donner la parole à des femmes ordinaires qui racontent leurs expériences des processus de domination. #MeToo a émergé dans ce contexte et cela explique son ampleur. »

Pour Sylvie Steinberg, « #MeToo s’inscrit dans une continuité de la prise en considération du point de vue des femmes dans la société depuis plus de quarante ans, et une prise en compte des violences faites aux femmes. Depuis plusieurs décennies, grâce aux féministes notamment, il y a une identification des différentes formes de violences qui permet de quantifier le phénomène dans sa récurrence et son importance. »

Tout en replaçant le mouvement dans une continuité, l’historienne reconnaît que « ce qui a été spectaculaire et nouveau avec #MeToo, c’est la rapidité, les moyens médiatiques utilisés et le caractère mondial de la mobilisation ».

Backlash attendu

Replacer #MeToo dans la longue histoire des femmes et du féminisme permet aux historiennes de comprendre le backlash (contrecoup) auquel on peut s’attendre après un moment de mobilisation. Sylvie Steinberg en cite au moins deux : « Après la révolution française qui a vu l’émergence de figures politiques féminines, la rédaction du Code civil a été très défavorable aux femmes. Et les années 1930, avec le fascisme, le nazisme et les régimes autoritaires, ont marqué un retour en arrière par rapport au début du siècle qui avait vu l’émergence de la psychanalyse et du féminisme. »

Bibia Pavard a quant à elle constaté que le backlash est « toujours concomitant aux mouvements féministes. Dès le début de #MeToo, des forces d’opposition se sont exprimées. Le mouvement a été assimilé à de la délation pour le discréditer, par exemple. On a aussi beaucoup entendu les craintes que #MeToo mette fin à une certaine "tranquillité" des rapports de séduction, qu’il transforme les rapports hommes-femmes… Les mouvements féministes sont souvent décrits comme un danger pour les fondements de la société par les partisans d’une vision traditionnelle des rôles de genre. »

#MeToo 2.0

La nature particulière de #MeToo au regard de précédents mouvements féministes a surtout provoqué de massifs cyber-harcèlements. « A chaque fois qu’une femme s’exprime en ligne elle s’expose à une avalanche d’insultes et de menaces par des personnes qui utilisent pour cela la notoriété du hashtag MeToo, constate Bibia Pavard. Ce n’est pas encore très étudié mais c’est un enjeu majeur. »

Sylvie Steinberg préfère, elle, « s’interdire de lire les commentaires. La libération de la parole, c’est aussi la libération de la connerie… », et, à nouveau, prendre du recul. « Il y a de nombreux moments dans l’histoire où la sexualité a été abordée comme porteuse de problématiques importantes pour les gens de l’époque. Le mouvement égalitariste contemporain permet aussi de lever certains non-dits sur la sexualité masculine. On s’est longtemps moqué de l’impuissance masculine par exemple. Aujourd’hui, on a aussi une vision plus complète de la question du désir masculin. »