Angèle: «Je n’ai pas envie que les hommes ou les femmes me désirent»

INTERVIEW A l’occasion de la sortie de son premier album «Brol», Angèle a discuté jalousie, karma et ego avec «20 Minutes»…

Propos recueillis par Clio Weickert

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Angèle sort «Brol», son premier album.
Angèle sort «Brol», son premier album. — Charlotte Abramow

Il y a un an à peine, la vague Angèle déferlait sur la Belgique et sur la France, avec son tout premier succès La loi de Murphy. Un titre pop en franglais, mariant humour et autodérision. Arrivèrent ensuite les mélancoliques Je veux tes yeux et Jalousie, découvrant une facette un poil plus grave de la chanteuse belge, et un goût notable pour les clips ultra-léchés. Il n’en fallait pas plus pour susciter une grosse attente autour de la chanteuse, bombardée « espoir » de la chanson francophone.

Ce vendredi, Angèle présente (enfin) Brol [du belge « bordel »], son premier album, et jongle entre des titres frais et légers, et d’autres plus profonds et intimes.

Dans le titre « La thune », tu te moques gentiment de l’attrait qu’ont les gens pour l’argent, ça ne te fait pas du tout rêver toi ?

Non, mais bizarrement plus jeune oui. Quand on allait en vacances, mes parents étaient un peu inquiets parce que j’adorais regarder les yachts ! Ça me faisait rêver. Et en grandissant j’ai vu que les gens riches n’avaient pas forcément l’air plus heureux que nous… Du coup non, mais c’est un peu hypocrite parce que c’est quand tu n’as pas eu de problèmes d’argent que ça ne te fait pas rêver. Mes parents n’étaient pas ultra-riches mais pas pauvres non plus, je la joue donc plutôt profil bas. Le sujet de ma chanson c’est aussi autour de tout ce qui est dans notre monde et qui ne sert qu’à l’argent. C’est inquiétant parfois quand tu vois qu’en musique on parle plus de produits, de marketing que de musique. Dans ce milieu tu te rends compte qu’il y a beaucoup de choses qui sont liées à la thune. C’est extrêmement décevant quand tu as des rêves et que tu veux faire de la musique. Après il y a des choix que j’ai faits en sachant que ce n’était pas marketing, comme prendre ma tête quand j’étais petite pour une pochette d’album.

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Brol Premier album 5 octobre

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D’un point de vue marketing ce n’était pas vendeur parce que ce n’est pas ma tête d’aujourd’hui, mais si je commence à faire attention à tous ces points de vue stratégiques…

Justement, dans « Balance ton quoi », tu dis « les gens me disent à demi-mot pour une fille belle t’es pas si bête, pour une fille drôle t’es pas si laide », tu en as souffert ?

Je ne peux pas dire que j’en ai souffert, il ne faut pas exagérer. Mais j’ai remarqué très vite qu’il y avait tout un tabou autour de la beauté, le fait d’être jolie et de se trouver jolie… J’ai hésité à écrire ça dans cette chanson parce que je me suis dit que les gens allaient croire que je me trouvais jolie et paraître superficielle. Ma mère m’a toujours dit « si t’es jolie c’est cool mais n’en fais pas ta seule force ». Moi, très honnêtement, je ne me suis jamais aimé physiquement, j’ai réussi à m’aimer grâce à mon métier parce qu’il me rendait jolie et me mettait en valeur. J’ai appris à comprendre ce qui me va et ce qui fait que je suis bien dans ma peau. Mais il y avait ce truc, « joli minois », c’est une expression que je n’aime pas du tout et qui revient très souvent quand on parle de moi. Je trouve ça un peu réducteur de me présenter en disant « elle est la fille de ses parents et elle a un joli minois », comme si ça suffisait pour faire une carrière. Et puis je n’aime pas le mot minois, on dirait une petite chose un peu naïve.

Dans le titre « Jalousie », tu mets en scène un danseur, qui porte la même robe que les autres danseuses, tu aimes casser un peu les codes ?

C’est Nicolas Huchard, un danseur que j’aime énormément, qui fait aussi du voguing, et qui se travestit en femme parfois. Il est magnifique et moi ça me fascine de le voir danser. Au début, Léo [le chorégraphe du clip et petit ami d’Angèle], voulait qu’il porte une perruque pour jouer un peu sur une ambiguïté où les gens ne pourraient pas trop savoir si c’était un homme ou une femme. Mais en fait c’était plus intéressant de le mettre en robe, et de laisser une libre interprétation à chacun. Il faut montrer les corps de tout le monde et pas que les corps de femmes, la jalousie n’est pas qu’une histoire féminine. J’avais envie de mélanger tout ça et je trouvais ça beau de mettre tout le monde dans la même robe. Quand ma grand-mère, qui est plutôt vieux jeu, a vu ce clip, elle me dit « mais lui c’est un homme, c’est chouette ! ». Si ma grand-mère valide, c’est bon !

Tu es toi-même une personne jalouse ?

Je ne pense pas que c’est un truc que tu as en toi ou pas, mais une maladie que tu attrapes quand tu as un manque de confiance. Tout le monde peut être jaloux et ce n’est pas parce que tu fais un métier où on t’applaudit tous les jours sur scène que tu n’as pas le droit de l’être. J’avais envie de dire qu’on est vulnérable tout le temps. Mais la jalousie ce n’est pas mal parfois, ça montre que tu n’es pas en pleine puissance et que tu te remets en question. Mais j’ai été jalouse, et ça pourrait m’arriver à nouveau, je ne suis pas à l’abri. Au moment où j’écrivais la chanson je l’étais, « la fille sur la photo » existe.

Dans le titre « Nombreux », tu déclares ta flamme à ton copain. Sa présence a été importante pour toi durant l’élaboration de cet album ?

Il est très important. On s’est toujours dit qu’on s’était rencontrés au bon moment, avant que tout ça n’explose dans ma vie. C’est aussi lui qui m’a permis de garder les pieds sur terre. Il a bossé avec des artistes, notamment avec Christine and the Queens. c’est quelqu’un qui comprend tout ça et qui sait l’appréhender. Il m’a conseillé, il m’a donné confiance, il m’a embellie à tous les niveaux. J’ai fait ce projet très indépendamment, sans directeur artistique, je n’ai vraiment travaillé qu’avec des gens proches et il a eu un rôle très important dans la création de cet album. Il s’est mangé aussi les moments de stress, de doutes… Et puis moi je crois en l’amour, c’est important, il fallait que j’en parle.

Vous vous mettez beaucoup en scène sur les réseaux sociaux, une façon de vous protéger ?

Ce n’est pas réfléchi comme ça. On me demande souvent si des mecs m’envoient des déclarations d’amour et des photos de pénis – parce que les mecs adorent ça —, et en fait non, parce que je crois que j’envoie un message assez clair de la meuf casée. Je n’ai jamais reçu de messages sexuels, et quand je reçois des messages d’amour ils me disent « je sais que tu es avec Léo mais… ». Ça me permet de ne pas avoir ce rôle de séductrice sensuelle. De par mon métier, j’ai envie que les gens m’aiment ou m’apprécient, mais je n’ai pas envie que les hommes ou les femmes me désirent, sexuellement. Le fait de montrer que j’ai un copain montre que j’ai une vie normale, c’est aussi une manière d’être honnête.

Un an s’est écoulé depuis le succès de « La loi de Murphy », un titre sur une journée « qui part en couilles ». C’était quand ta dernière journée pourrie ?

Vendredi dernier. J’avais eu des promos toute la matinée et j’étais hyper fatiguée. Je faisais une pause dans mon lit, j’écoutais de la musique classique et je lisais mon petit Riad Sattouf. Tout allait bien et je venais de supprimer Instagram de mon téléphone, je le fais de temps en temps pour déconnecter. Je vais sur YouTube et je vois que sur une liste de mix, il y a plein de vidéos que je n’aime pas trop mais dont je tairais le nom, de musiques qui sont liées à la mienne. Là mon ego surdéveloppé me dit "tiens, je vais les supprimer de cette liste, parce que… je veux qu’il n’y ait que moi !" (rires) Et le karma a frappé parce que mon doigt a appuyé sur la vidéo de Jalousie et je l’ai supprimé… J’ai commencé à paniquer quand j’ai compris ce que j’avais fait, j’ai appelé un mec du label d’Universal pour lui dire que j’avais fait une grosse connerie. Ma vie s’est arrêtée, et ma mère m’a fait la morale en me disant de me calmer, de relativiser, d’arrêter de vouloir tout contrôler… Quarante-cinq minutes plus tard la vidéo est revenue, je me suis rendu compte qu’il fallait que je calme mon ego, et que le karma existait vraiment.