D'un fait divers tragique, l'auteur Jean-Philippe Domecq sort un essai sur le chagrin et le deuil

DEUIL Dans « L’amie, la mort, le fils », Jean-Philippe Domecq raconte sa douleur et son admiration pour la philosophe Anne Dufourmantelle, disparue le 21 juillet 2017…

Benjamin Chapon
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Jean-Philippe Domecq
Jean-Philippe Domecq — éditions Marchaisse

« Je pleurais autant que j’écrivais. » Au retour de ses vacances d’été 2017, Jean-Philippe Domecq s’est assis à sa table et a écrit ce qui deviendra l’ouvrage L’amie, la mort, le fils (éditions Thierry Marchaisse). Deux mois plus tôt, son amie Anne Dufourmantelle mourrait après avoir sauvé son fils de la noyade en Méditerranée. Ce drame, survenu le 21 juillet 2017, avait suscité un émoi médiatique et populaire. Anne Dufourmantelle, philosophe et psychanalyste, autrice notamment de Eloge du risque, a sauvé deux enfants au péril de sa vie. Souffrant d’une maladie cardiaque, elle savait qu’un violent effort physique lui serait fatal.

« Deux mois après le drame, j’ai commencé à écrire, raconte Jean-Philippe Domecq à 20 Minutes. Je n’arrivais plus à chasser l’image de la tragédie mais aussi la détresse et le chagrin. Mes pensées, ma douleur, s’interposaient entre moi et la page, que j’ai littéralement mouillée de larmes. » Pourtant, ces pages, qui n’étaient pas destinées à être publiées un jour, Jean-Philippe Domecq ne les a pas écrites pour faire son deuil : « Quand j’écrivais, je ne pensais pas faire lire ce texte un jour, à part à mon fils. J’ai agi en somnambule, je traversais l’enfer, je ne savais pas où j’allais. Je raconte un mois, un périple. Mais je n’ai pas écrit pour faire mon deuil. Le chagrin est le sentiment le plus fidèle qui soit, impérieux et exclusif. On ne passe pas à autre chose. La page ne sera jamais tournée et je ne veux pas la tourner. »

Transmettre ce qu’était Anne

Plus d’un an après le drame, l’auteur est toujours marqué par la perte de son amie. Il observe l’ouvrage né de son chagrin avec recul : « J’ai le sentiment de transmettre ce qu’était mon amie. C’est une femme exceptionnelle. Je n’exagère pas, je n’ai pas fait une hagiographie. Je ne suis pas croyant mais ce qu’elle était, elle l’est toujours : une femme profondément généreuse, à un point radical, pas béni-oui-oui pour autant, mais généreuse parce qu’elle connaissait très bien l’être humain. J’ai la sensation de transmettre ce qu’elle était. Modestement, je peux dire que c’est ça que je sais faire, désigner en mots, être juste. »

Jean-Philippe Domecq a été bouleversé de constater que la mort d’Anne Dufourmantelle avait eu un écho populaire et médiatique : « Les gens ont été touchés par sa mort. Je voudrais qu’ils le soient tout autant par son œuvre. Avec mon livre, je voulais diriger l’attention sur ses livres. Il faut aussi écouter ses conférences. Elle avait une voix mélodique, prenante et active au service d’une grande intelligence. Anne rayonne, stimule. C’est un devoir de raconter ça, de transmettre, de montrer que c’est possible. »

Un dialogue

Dans son essai, Jean-Philippe Domecq ne s’enferme pas dans le récit de sa peine. Il analyse aussi le cheminement du chagrin, sa propagation, et comment il revitalise l’amour qu’il a eu pour la personne disparue. « Je n’avais jamais écrit par psychologie. Je n’avais jamais écrit sur le deuil. Mais je ne suis pas déprimé, je suis en forme, j’ai des livres à écrire. Mais j’ai affronté le fait que sa mort a été un cataclysme. »

Pour lui et pour les proches d’Anne Dufourmantelle. Au premier rang desquels le fils de Jean-Philippe Domecq, celui que la philosophe a sauvé de la noyade. « Ils s’adoraient mutuellement. J’ai intégré certains de ses mots sur Anne. Il m’a dit par exemple : « Anne avait une vie pleine. » J’étais très attentif aux réactions de mon fils. Dans ce livre, je raconte aussi ce dialogue, cette transmission de père à fils classique, avec des dialogues suspendus, qui s’amorcent… Anne a permis ça, aussi. »