VIDEO. La «House Nation» à l’aune de la «start-up nation»... Retour sur l’évolution d’un mouvement techno intimement lié au politique

LA TECHNO PARADE A 20 ANS La Techno Parade fête aujourd'hui son 20e anniversaire. Retour sur l’évolution d’un mouvement longtemps stigmatisé, désormais bien encadré. La techno a-t-elle perdu ses valeurs en rentrant dans le rang?…

Anne Demoulin

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Plusieurs dizaines de milliers de "teufeurs", étaient réunis samedi 23 septembre 2017 devant le Louvre à Paris, pour un "dancefloor" autour des chars de la 19e Techno Parade.
Plusieurs dizaines de milliers de "teufeurs", étaient réunis samedi 23 septembre 2017 devant le Louvre à Paris, pour un "dancefloor" autour des chars de la 19e Techno Parade. — AFP
  • Trente ans après le second « Summer of Love », 20 Minutes part cet été à la rencontre des DJ et teufeurs d’hier et d’aujourd’hui pour savoir si la rave fait toujours rêver.
  • Une série d’articles à suivre chaque semaine sur 20minutes.fr.
  • Dans ce douzième et dernier épisode, à l’occasion du 20e anniversaire de la Techno Parade ce samedi, 20 Minutes revient sur les liens entre techno, politique et engagement.

La House Nation, invitée d’honneur de la start-up nation ! La musique électronique a fait son entrée le 21 juin dernier dans la cour du palais de l’Elysée , afin de célébrer le rayonnement de la French Touch. Tout un symbole, marquant la dernière étape de l’institutionnalisation d’une musique et d’un mouvement longtemps stigmatisés, diabolisés et caricaturés.

Une reconnaissance qui a commencé vingt ans auparavant, le 19 septembre 1998 avec le lancement de la première Techno Parade. Alors que le défilé de technophiles fête son 20e anniversaire ce samedi, en accueillant pour la première fois, autre symbole de sa reconnaissance, un sound system affrété par la Sacem, retour sur l’évolution d’un mouvement techno, intimement lié au politique. Alors, la techno a-t-elle perdu ses valeurs en rentrant dans le rang ?

La house et la techno comme moyens d’expression politique

A l’origine, le mouvement techno exprime un besoin d’émancipation sociale et politique. « Lorsque le mouvement techno apparaît aux Etats-Unis, à Chicago avec la house et à Détroit pour la techno, il devient un " moyen d’expression cathartique " pour des populations marginalisées, qui souffrent de l’extrême pauvreté, de la violence et de la ségrégation », explique Louis Druet, coauteur avec Tanguy Descamps de Techno et Politique : Etude sur le renouveau d’une scène engagée (Editions L’Harmattan, 19 euros).

La house de Chicago prône des valeurs « assez positives de partage », résumées par le fameux slogan PLUR (« Peace Love Unity Respect », soit « Paix Amour Unité Respect »). La techno de Détroit véhicule l’idée de « lutte contre le système et le déterminisme subi par ces populations marginalisées », une idée abrégée dans le nom du plus célèbre des collectifs techno, Undergound Resistance.

La techno est un sport de combat

Lorsque la house débarque dans une Grande-Bretagne où les clubs sont contraints de fermer à 2 heures du matin, elle donne naissance à la rave, fête transgressive teintée d’une « âme un peu libertaire et anarchiste » qui « permet de sortir d’un quotidien jugé trop normé ». Margaret Thatcher tente d’endiguer cette « nouvelle mode », en la réprimant. Une lutte s’installe entre l’Etat et les teufeurs.

En France, « au début, la techno n’était pas politique, elle l’est devenue. De la fin des années 1980 au début des années 2000, les relations avec les pouvoirs publics étaient compliquées », estime Christophe Vix, associé de Rosa-Bonheur, membre du collectif Deviant Disco et impliqué à différents postes de l’association Technopol « pour la défense et la promotion des cultures électroniques » de 1997 à 2014. « Les raves n’ont jamais cherché à être politiques, on les a rendues comme ça, parce qu’on les a parquées », confiait à 20 Minutes en juillet le DJ pionnier de la techno, Jerome Pacman.

L’annulation de la soirée Oz, prévue le 10 juillet 1993, à Amiens, marque un tournant et le début de la lutte entre technophiles et pouvoirs publics. La répression atteint son apogée en 1995 avec une note de la mission de lutte antidrogue (Milad) du ministère de l’Intérieur, intitulée « Les soirées raves, des situations à hauts risques », qui a vite valeur de circulaire. Ce texte prohibitionniste détaille l’appareil répressif permettant d’empêcher ces soirées et précipite une partie du mouvement techno dans la clandestinité. Les Free Parties où l’on brave les arrêtés préfectoraux se multiplient et prennent une dimension contestataire.

Jack Lang et Nicolas Sarkozy aux platines

Au même moment, la techno devient à la mode et l’EDM, versant commercial de la techno, envahit les ondes radio et la télévision. Certains DJ, jusqu’ici volontairement anonymes, « embrassent la popularité », selon Louis Druet, et signent avec de grosses majors. La French Touch rayonne dans le monde entier. « La scène techno va évoluer vers les musiques électroniques et s’institutionnaliser avec la commercialisation », résume Louis Druet.

Des festivals dédiés aux musiques électroniques émergent comme Astropolis à Brest. « La techno est rentrée dans le rang en intégrant une partie commerciale », note aussi Christophe Vix. Une trahison pour le monde de la Free qui résiste avec l’organisation de contre-manifestations, contre-parades et autres teknivals, comme les Fuck Borealis, en marge du festival Borealis à Montpellier.

En octobre 1997, dans une tribune publiée dans Libération, l’ancien ministre de la culture, Jack Lang défend l’idée que « La techno française est très créative et très riche pour la société. La peur qu’elle suscite et l’amalgame avec la drogue sont inadmissibles. » L’ancien ministre invite des interlocuteurs à le contacter pour organiser ce qui sera la première Techno Parade à Paris en 1998, sur le modèle de la Love Parade de Berlin. Le ministre de l’Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, lui donne son accord.

Récupération et avancées

Les pouvoirs publics infléchissent leur politique de répression et la même année, la circulaire Milad est abrogée. Mais du côté des préfectures, elle semble continuer d’exister. Nommé ministre de l’Intérieur en mai 2002, Nicolas Sarkozy lance des médiations avec les organisateurs de soirées qui aboutissent en juillet 2002 à une circulaire qui assouplit la réglementation Pasqua de 1995. Le 1er mai 2003, 70.000 personnes sont rassemblées sur la base de Marigny pour un teknival, avec l’accord des autorités, surnommé Sarkoval.

Nuits Sonores à Lyon, Nördik Impakt à Caen, Le Name à Lille, Ososphère à Strasbourg, Marsatac à Marseille… Les raves sont aujourd’hui une sorte d’outil marketing pour les municipalités. « Cannes est encore perçue comme une ville de vieux, confiait en 2012 David Lisnard, premier adjoint au maire de la ville de Cannes, à nos confrères de Télérama. (…) Nos études le prouvent : accueillir Les Plages électroniques rajeunit notre image. » « La techno a été récupérée et heureusement, cela a permis quelques avancées », s’amuse Christophe Vix.

En 2008, à l’occasion de la 10e Techno Parade, le DJ Martin Solveig et Antoine Baduel, PDG de Radio FG, sont faits chevaliers des Arts et des Lettres à la mi-journée par la ministre de la Culture, Christine Albanel. Laurent Garnier devient en 2017 le premier DJ fait chevalier de la Légion d’honneur. La revendication d’une culture techno - et donc la Techno Parade - a-t-elle encore du sens ?

Une utopie concrète

Les organisateurs d’événements technos, comme les autres manifestations culturelles, ont de nouveaux combats à mener comme « le problème de la nouvelle circulaire qui facture les prestations des forces de l’ordre, un vrai problème financier et politique », souligne Christophe Vix. Deux scènes coexistent, la scène Free animée par « un esprit de lutte encore assez fort et la création d’une communauté alternative, en marge de la société », selon le coauteur de Techno et politique, de l’autre, une scène institutionnalisée.

« Depuis cinq ou six ans, il y a, notamment à Paris, un renouveau de la fête, avec une volonté de renouer avec ce qui se passait dans les années 1980 et 1990, avec les valeurs originelles du mouvement, et où l’on peut observer les signes d’une renaissance des engagements politiques et sociaux de la scène techno », constate Louis Druet.

Un réengagement de la scène techno dans son ensemble ?

Le collectif éco-responsable Organïk organise par exemple des soirées avec une place achetée, un arbre planté, tandis que le collectif Fée Croquée récupère des denrées alimentaires pour les plus démunis lors des raves qu’il organise. « Un épiphénomène », précise Christophe Vix. « Une partie de la scène électronique, certes à la marge, veut se servir de la techno pour porter des initiatives positives. Il s’agit d’agir à son échelle », se félicite Louis Druet. Un idéalisme concomitant d’un « réengagement citoyen » des jeunes, en lien avec « quelque chose de plus large dans la société ».

« Rien n’empêche un peuple de danser ! », dit le slogan de l’édition 2018 de la Techno Parade, une sentence évoquant le « Rien n’arrête un peuple qui danse » de la scène Free, comme un symbole du réengagement de la scène techno dans son ensemble ? « La Techno Parade, c’est la volonté politique de porter des valeurs positives de la techno sur la sphère publique », pense Louis Druet. « Faire la fête dans la rue, ça dérange ! Avec les attentats, faire la fête dans la rue est un acte politique », rappelle Christophe Vix. Même au sein de l’institution suprême, le 21 juin dernier, Kiddy Smile a fait passer un message fort avec son tee-shirt portant l’inscription : « Fils d’immigrés, noir et pédé, avec la loi Asile Immigration je n’existerais pas. » La techno n’a pas dit son dernier mot.