VIDEO. Du voguing dans «Climax», «Pose» ou la pub... Quand la contre-culture queer investit la pop culture

CULTURE QUEER Ces derniers mois, le voguing, une danse issue de la scène dite « ballroom » portée par des personnes LGBT noires et latinos, se retrouve au centre de l’attention culturelle et médiatique…

Fabien Randanne

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Image extraite de «Climax» de Gaspar Noé.
Image extraite de «Climax» de Gaspar Noé. — Wild Bunch Distribution
  • La culture ballroom, née aux Etats-Unis à la fin des années 1960, est une source d’émancipation pour des personnes LGBT noires et latinos, souvent marginalisées au sein même de la communauté gay.
  • Publicités, défilés de mode, clips, documentaires, films - comme Climax qui sort ce mercredi - se sont emparés du voguing, une des danses de la scène ballroom.
  • « Cela colle bien à des préoccupations de l’époque : la fluidité dans le genre, l’intersectionnalité, la communauté, au sens américain d’entraide », avance le journaliste Patrick Thévenin pour expliquer cette tendance.

Climax, à l’affiche depuis ce mercredi, met en scène une troupe de danseurs sur le point de vivre une nuit littéralement infernale. Le trip cauchemardesque n’a rien d’inédit pour les habitués du cinéma de Gaspar Noé. En revanche, ce qui crève l’écran de manière plus surprenante et rafraîchissante, ce sont les différents styles de danses qui se partagent la piste, à commencer par le voguing que le réalisateur a découvert dans un ballroom à Ivry.

« La communauté ballroom regroupe des gens de couleur, LGBT, et leur offre un espace pour s’émanciper et développer leur talent, avec un ensemble de danses que les médias résument au terme de "voguing" », résumait Kiddy Smile, qui joue dans Climax, à 20 Minutes l’an passé.

« Bon enfant et très transgressif »

« En voyant tous ces gens qui étaient en majorité noirs, presque tous homos ou lesbiennes, et qui hurlaient de joie et se déguisaient, je me suis dit : "Putain, cela faisait des années que je n’avais pas été dans une fête aussi joyeuse et drôle que celle-là." C’était à la fois bon enfant et très transgressif », confie Gaspar Noé dans les pages du dernier Mad Movies.

Pour le grand public, le voguing n’est plus vraiment une découverte. En 1990, Madonna faisait clairement référence à cette danse inspirée des poses de mannequins avec son tube Vogue.

Ces derniers mois, cette danse s’est retrouvée sous les projecteurs médiatiques à plusieurs reprises. La performance de Kiddy Smile et de vogueurs sur le perron de l’Elysée lors de la dernière fête de la musique, en a par exemple hérissé plus d’un. Julien Aubert, député du parti Les Républicains avait parlé de « spectacle complètement dépassé », digne d’« un strip bar ». « Au secours ! » avait tweeté Marine Le Pen (Rassemblement national) avec un emoji apeuré.

En bousculant ainsi les codes, le protocole et en permettant à cette communauté invisibilisée de prendre possession, ne serait-ce que pendant quelques minutes, d’un lieu symbole du pouvoir, la performance a fait mouche et a permis de rappeler la dimension politique du voguing et, plus largement, de la scène ballroom. « Pour nous, [les personnes de couleur], c’est un moyen d’expression, ce sont nos corps, nos danses, notre créativité », soulignait Lasseindra Ninja, pionnière de la scène parisienne, à 20 Minutes l’an passé.

« De la danse mais aussi du travail, un engagement, une communauté »

« Le ballroom, c’est de la danse, mais aussi du travail, un engagement, une famille, une communauté », précise Patrick Thévenin, journaliste à i-D France. C’est ce que montre la série Pose au cours des huit épisodes de sa première saison diffusée cet été aux Etats-Unis. On y suit des héros et héroïnes gay, trans et majoritairement noirs ou latinos dans le New York de la fin des années 1980.

Ces figures à la marge de la marge – c’est-à-dire marginalisées et discriminées au sein même du milieu homo – font partie de « houses », de « maisons », qui sont bien plus que des équipes : de véritables foyers accueillant sous le même toit ces personnes opprimées et précarisées.

Ce qui était hier contre-culture glisse lentement vers la pop culture… En 2013 déjà, Christine and The Queens a posé le décor du clip de The Loving Cup dans un ball. Plus récemment, Viceland a lancé la série documentaire My House tandis que la « dancing Hermione » devenait virale sur les réseaux sociaux. Célébrée l’an passé dans un spot de Nike, Leiomy Maldonado a enflammé la fashion week new yorkaise début septembre.

« On ne veut pas être pillés, puis que les blancs en retirent toute la gloire »

« Cela colle bien à des préoccupations de l’époque : la fluidité dans le genre, l’intersectionnalité [le fait de subir plusieurs discriminations, comme le racisme, l’homophobie et la misogynie, par exemple], la communauté, non pas au sens français, négatif, de repli sur soi, mais au sens américain de soutien, d’entraide », avance le journaliste d’i-D France pour tenter d’expliquer cette fascination pour le voguing. Et d’ajouter : « Peut-être que cela devient un peu trop tendance. Beaucoup de gens dans la mode ou dans la pub veulent du voguing, mais à condition que les personnes ne soient pas trop efféminées ou trop noires. Les House de Paris sont en alerte sur le sujet. »

Comme l’expliquait en 2017 Lasseindra Ninja à 20 Minutes : « On ne veut pas être spoliés, pillés, puis que les blancs en retirent toute la gloire en nous mettant de côté. » Autrement dit, il convient de ne pas voir dans la culture ballroom uniquement des mouvements de danse et des postures, mais d’avoir en tête ses racines et l’importance qu’elle revêt pour les personnes queers noires et latinos. « On n’empêche pas les blancs de participer, mais ils doivent se battre pour trouver leur place, reprenait Lasseindra Ninja. Si un blanc vient [à un ball], il ne va voir que des noirs, ce sera lui la minorité. »