Incendie dans le Musée national de Rio : «Un musée comme celui-ci qui brûle, c’est une civilisation qui meurt», estime l'archéologue Stéphen Rostain

PATRIMOINE Pourquoi l’incendie du Musée national de Rio est une « tragédie en matière de patrimoine » et « une perte pour l’humanité en général »…

Anne Demoulin

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Le musée national de Rio de Janeiro en flammes dans la nuit de dimanche à lundi.
Le musée national de Rio de Janeiro en flammes dans la nuit de dimanche à lundi. — Leo Correa/AP/SIPA
  • Un incendie a ravagé le musée national de Rio de Janeiro dans la nuit de dimanche à lundi. 
  • L’institution brésilienne possédait quelque vingt millions de pièces et une bibliothèque avec plus de 530.000 titres.
  • « C’est une perte immense, le musée national de Rio était l’un des plus riches sur l’histoire du Nouveau monde », estime l'archéologue Stéphen Rostain. 
  • « Personne n’est à l’abri d’un incendie », estime Pierre Dubreuil, directeur général délégué du Muséum national d’histoire naturelle.

Une perte incommensurable. Malgré l’envoi rapide de pompiers, l’incendie, qui a ravagé le Musée national d'archéologie et d'antrhopologie de Rio de Janeiro dans la nuit de dimanche à lundi, a tout détruit sur son passage. L’institution brésilienne possédait quelque vingt millions de pièces et une bibliothèque avec plus de 530.000 titres. Le feu, d’origine encore inconnue, a également détruit les archives du musée. Pourquoi cet incendie est une « tragédie en matière de patrimoine » et « une perte pour l’humanité en général », comme l’a souligné ce lundi le président du Muséum national d'histoire naturelle français Bruno David ?

« L’un des plus riches musées sur l’histoire du Nouveau monde »

« Ce sont 200 ans d’histoire qui ont disparu », a déploré Luiz Fernando Dias Duarte, le directeur adjoint du musée, créé en 1818, qui avait fêté son bicentenaire en juin. « Il manque au moins deux zéros », renchérit l’archéologue Stéphen Rostain, directeur de recherche au CNRS spécialisé sur l’Amazonie et auteur d’Amazonie : les 12 travaux des civilisations précolombiennes (Belin, 22 euros). « On a du mal comprendre les propos du directeur adjoint du musée parce qu’on a trop souvent tendance à balayer l’histoire de l’Amazonie avant l’arrivée des Européens. Au Brésil, on trouve des sites qui ont entre 23.000 et 24.000 ans, voire plus. Le musée conservait des squelettes d’animaux préhistoriques encore plus anciens. C’est une perte immense, le musée national de Rio était l’un des plus riches sur l’histoire du Nouveau monde », poursuit l’archéologue.

« On a perdu l’objet et la mémoire de l’objet »

« Il s’agissait d’une collection unique avec notamment le plus vieux spécimen de dinosaure d’Amérique du Sud. C’est une perte inestimable pour le patrimoine culturel et scientifique », commente Pierre Dubreuil, directeur général délégué du Muséum national d’histoire naturelle. « Le musée contenait par exemple les carnets de l’anthropologue et ethnologue Claude Levi-Strauss », rappelle encore l’archéologue. Outre les quelque 26.000 fossiles de son département de paléontologie, les 6,5 millions de spécimens, sa collection d’anthropologie biologique qui abrite le plus ancien fossile humain découvert au Brésil, connu sous le nom de « Luzia » ou encore son herbier riche de 550.000 plantes, ses collections d’archéologie égyptienne, le feu a emporté également les archives de l’institution brésilienne. « On a perdu l’objet et la mémoire de l’objet », résume Pierre Dubreuil, qui a tenu à exprimer « sa solidarité avec ses collègues brésiliens ».

La perte est donc inestimable pour la connaissance scientifique. « Ce n’est pas un musée, mais un pan entier de l’histoire de l’Amérique du Sud qui a disparu. Un musée comme celui-ci qui brûle, c’est une civilisation qui meurt », estime Stéphen Rostain. L’archéologue compare sur le plan de la connaissance cette perte à l’autodafé de 1933 à Berlin. « On a perdu des vestiges matériels incomparables de la civilisation amérindienne, et en parallèle, la destruction de la forêt amazonienne et des sites se poursuit. On efface des traces millénaires d’une civilisation non écrite », déplore le chercheur.

« Personne n’est à l’abri d’un incendie »

Au lendemain de l’incendie, l’heure était lundi à la polémique au Brésil, où les pompiers espèrent encore « sauver quelque chose ». « Il ne faut pas se faire d’illusion, la perte est irrémédiable », estime l’archéologue. Liée à l’Université fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ), l’institution a subi des coupes budgétaires et a dû être temporairement fermée en 2015, « faute de ressources pour son entretien », a reconnu dimanche le ministre brésilien de la Culture, Sergio Sa Leitao. Ce dernier a reconnu que « la tragédie aurait pu être évitée » et que « les problèmes s’étaient accumulés au fil du temps » pour l’établissement.

« Quand Lula était au pouvoir, il a favorisé le domaine intellectuel qui a fait un gigantesque pas en avant au Brésil », explique l’archéologue. Plombés par la récession, ses successeurs ont effectué de nombreuses coupes budgétaires dans les secteurs de la recherche, de la culture et de la science. « Certains chercheurs n’étaient pas payés tous les mois », a constaté le chercheur qui estime cependant qu’il est « un peu facile d’accuser de la sorte. Avec plus de moyens, aurait-on pu éviter cette catastrophe ? ». « Personne n’est à l’abri d’un incendie », rappelle de son côté Pierre Dubreuil, « notamment dans un bâtiment ancien ».

« On peut assurer la sauvegarde des archives »

Au-delà du respect des normes de sécurité incendie et des inspections bisannuelles, le Muséum national d’histoire naturelle mise sur la numérisation. L’Herbier national du Muséum contient environ 8 millions de spécimens, arrivés du monde entier au fil des siècles et des expéditions, ce qui en fait la collection botanique et fongique la plus importante au monde. Parmi ces trésors, l’herbier de Jean-Jacques Rousseau. « Une importante opération de numérisation des spécimens de la collection a été entreprise, elle touche à sa fin. On numérise environ 200.000 spécimens par mois », se félicite Pierre Dubreuil. Le Muséum national d’histoire naturelle réfléchit aussi à la numérisation des espèces paléontologiques. « A défaut du patrimoine, on peut assurer la sauvegarde des archives », explique Pierre Dubreuil.