«Crazy Rich Asians»: Un film qui pourrait tout changer pour les Asiatiques à Hollywood

CINEMA En salles depuis mercredi aux Etats-Unis, l’adaptation de « Singapour Millionaire » marque un tournant dans la représentation des Asiatiques dans le cinéma grand public américain. Le succès est au rendez-vous et le film fait énormément parler. Explications…

Fabien Randanne, avec AFP

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Michelle Yeoh, Henry Golding et Constance Wu dans le film «Crazy Rich Asians».
Michelle Yeoh, Henry Golding et Constance Wu dans le film «Crazy Rich Asians». — WARNER BROS. ENTERTAINMENT INC. AND KIMMEL DISTRIBUTION, LLC / Sanja Bucko

Holywood vit un moment historique. Six mois après la sortie de Black Panther, qui a marqué un tournant dans la représentation des noirs à l’écran, Crazy Rich Asians s’impose comme un jalon pour la visibilité des Asiatiques dans le cinéma grand public américain. A l’affiche aux Etats-Unis depuis le 15 août, ce film - annoncé pour le 10 octobre en France - suscite un vif engouement sur les réseaux sociaux et dans les médias qui se concrétise par une forte affluence dans les salles. Si bien que, selon des estimations revues à la hausse, il pourrait dépasser les 30 millions de dollars de recettes dès ce dimanche, soit le montant de son budget de production.

Cette adaptation de Singapour millionnaire (Ed. Le Livre de poche), premier volet d’une trilogie de Kevin Kwan, est une comédie romantique à la trame très classique. Rachel, une New Yorkaise d’origine chinoise se rend à Singapour pour rencontrer la famille de son compagnon… qui s’avère être l’une des plus riches d’Asie. La jeune femme se retrouve plongée dans un milieu fastueux dont elle n’a pas les codes. Au menu, du glamour, du clinquant et un choc des cultures et des classes sociales. Des ingrédients qui ne sont pas vraiment inédits au cinéma. En revanche, ce qui fait de ce film un phénomène à la portée politique indéniable, c’est son casting quasi intégralement composé d’acteurs asiatiques ou d'origine asiatique : Constance Wu, Michelle Yeoh et Henri Golding en tête…

« J'espère que dans dix ans nous aurons oublié ce moment »

Des comédiens asiatiques pour incarner des personnages asiatiques ? Cela semble une évidence mais à Hollywood, cela ne tombait pas forcément sous le sens il y a encore quelques mois. Ainsi, sans échapper à la polémique, Scarlett Johansson et Tilda Swinton ont été choisies pour incarner, respectivement dans Ghost in The Shell et Doctor Strange, des héroïnes pourtant asiatiques dans les fictions d’origine. Kevin Kwan lui-même dit avoir rejeté une première proposition d’adaptation de Crazy Rich Asians dans laquelle Rachel était devenue… une jeune femme blanche.

Jon Chu, le réalisateur de Crazy Rich Asians espère que « dans dix ans, nous repenserons à ce moment et nous l’aurons oublié », comme il l’a déclaré sur CBS mercredi. Son souhait : que l’on s’étonne que la distribution entièrement asiatique d’un film ait pu être, en elle-même, un sujet.

En attendant, les statistiques sont criantes. Une étude de l’université californienne USC Annenberg souligne que 44 des 100 films qui ont réalisé les meilleures recettes sur le territoire américain en 2016 ne font apparaître aucun protagoniste asiatique. Et quand il y en a, il ne s’agit jamais de personnages principaux. Par ailleurs, il aura fallu attendre 2018 pour que les Emmy Awards, crées en 1949, nomment une comédienne d’origine asiatique en catégorie meilleure actrice dans un rôle principal - en l’occurrence Sandra Oh pour la série Killing Eve. Aussi, quand le Time magazine met Constance Wu en couverture de son dernier numéro et titre « Crazy Rich Asians est en train de changer Hollywood », il ne fait pas dans l’exagération. Un changement des mentalités semble bel et bien enclenché du côté de Los Angeles.

L'offre alléchante de Netflix a été refusée

Et c’est bien pour cette raison que Jon Chu a tourné le dos au pont d’or que lui faisait Netflix : un contrat à sept chiffres, avec la garantie de pouvoir adapter la trilogie de Kevin Kwan tout en gardant le contrôle créatif. Le genre d’offre qu’on ne peut pas refuser mais que le réalisateur et l’auteur du roman ont quand même déclinée afin d’accepter celle des studios Warner, justement pour que le film ait les honneurs du grand écran. « La plus grande scène, avec les plus gros enjeux – c’est ce qu’on a demandé », a confié le cinéaste au Hollywood Reporter. Et Kevin Kwan de compléter : « Il était nécessaire pour nous que cela passe par une expérience en salle, à l’ancienne, et non que les fans s’assoient devant leur télé et appuient juste sur un bouton. »

« Notre génial réalisateur Jon Chu dit : "C’est davantage qu’un film, c’est un mouvement…". Il est mon héros et il montre le chemin », a écrit l’actrice Constance Wu dans une lettre ouverte publiée sur Twitter le 1er août. Dans son message, l’actrice de 36 ans raconte que, quand elle a déménagé de New York à Los Angeles, elle a été pendant dix ans une comédienne de théâtre qui s’en sortait en faisant un boulot de serveuse à côté : « Je m’attendais à ce qu’il en soit ainsi tout le reste de ma vie et je me considérais même comme privilégiée. » Elle a fini par intégrer, en 2015, le casting de la série Bienvenue chez les Huang [Fresh Off The Boat en VO, diffusée sur 6ter en France] qui est devenue un succès.

« Nous ne sommes pas les mêmes mais nous avons tous une histoire »

« Il s’agissait, en vingt ans, du premier show diffusé chaîne grand public qui soit centré sur des américains Asio-américains. (…) Les gens parlaient du manque d’histoire d’Asio-américains [à la télévision]. Pourquoi cela a-t-il pris vingt ans ? Pourquoi personne n’a parlé de ce manque avant ? », s’interrogeait-elle.

Et de conclure en incitant les Américains d’origine asiatique à se saisir de l’industrie du spectacle pour raconter leurs histoires. « Nous avons les outils, les compétences et nous avons du style, à n’en pas douter. Ce n’est pas parce que les autres ne le voient pas qu’on ne les a pas. (…) J’espère que les jeunes Asio-américains verront Crazy Rich Asians et qu’ils prendront conscience qu’ils peuvent être les héros de leurs propres histoires. (…) Nous ne sommes pas tous les mêmes, mais nous avons tous une histoire. » Et Hollywood pourrait bien désormais être enclin à les laisser les raconter.