Mort d'Aretha Franklin: D'Obama à Beyoncé, l'immense héritage de la reine de la soul

CULTURE Par son implication dans le mouvement des droits civiques et sa musique, la chanteuse a marqué l'histoire...

Philippe Berry

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Aretha Franklin lors de l'investiture de Barack Obama, le 20 janvier 2009.
Aretha Franklin lors de l'investiture de Barack Obama, le 20 janvier 2009. — Elise Amendola/AP/SIPA;

De notre correspondant aux Etats-Unis,

Ce n’est pas un hasard si Beyoncé a dédicacé son concert à Aretha Franklin, cette semaine, ni si Barack Obama lui a adressé un vibrant hommage. Alors que la « reine de la soul » s’est éteinte, jeudi, son héritage, de la musique à la politique, est immortel, analyse Daphne Brooks, professeure d’études afro-américaines à l’université de Yale.

« Sa musique n’a jamais été très politique mais elle a été source d’inspiration, notamment lorsqu’elle a épelé R-E-S-P-E-C-T », tempère Mark Anthony Neal, directeur du département d’études afro-américaines à l’université Duke.

Mais Aretha Franklin a fait plus que chanter. « Peu de personnes le savent, mais en plus de s’impliquer dans le mouvement de Martin Luther King, dont son père, le pasteur C.L Franklin, était un personnage central à Détroit, elle a défendu l’activisme radical de prisonnière politique Angela Davis et a tenté de payer sa caution pour la faire libérer », détaille Daphne Brooks. « Par sa musique, elle a affirmé l’humanité des minorités, la complexité des Afro-Américains et des femmes en particulier ».

Les larmes d’Obama

Son message a particulièrement résonné avec un « community organizer » de Chicago. Aretha Franklin a chanté Respect, et Barack Obama l’a obtenu un beau soir de novembre 2008. Comme la reine de la soul, il a réussi à faire tomber les barrières, lui dans l’électorat. Et pour l’investiture du premier président noir des Etats-Unis, c’est Franklin qui interprète l’hymne à la liberté My Country Tis of Thee.

En 2015, le président américain essuie une larme en écoutant la diva interpréter A Natural Woman, pour un moment qu’il classe dans les « trois ou quatre plus grands soirs de [sa] vie ».

La même année, Barack Obama, comme maintes fois Aretha Franklin avant lui, entonne le classique Amazing Grace, au chevet d’une communauté noire dévastée par la tuerie raciste de Charleston.

D’une reine à l’autre

« A travers sa voix, on pouvait sentir notre histoire, dans toutes ses nuances, notre force et notre douleur, notre lumière et nos ténèbres », écrit Barack Obama. Alors qu’elle laisse un trou béant dans le paysage musical américain, qui pour reprendre la torche de la soul engagée ? « Nous sommes tous ses héritiers. Elle a amené l’intensité, le feu et le courage du gospel dans le monde de la pop. Tout le monde, de Whitney Houston à Christina Aguilera, à Lauryn Hill, a été influencé par sa façon de chanter », estime Daphne Brooks.

Pour l’universitaire, Aretha Franklin « a forcé le monde de la pop à reconnaître que des femmes noires sont capables de galvaniser les masses ». Et aujourd’hui, personne ne les galvanise plus que la nouvelle reine : Beyoncé. Après des débuts R & B manufacturés au sein de Destiny’s Child, Queen Bey est devenue le symbole mainstream de « l’empowerment » féminin américain. Aretha Franklin se sentait comme une « femme naturelle », Beyoncé ironise qu’elle s’est « réveillée comme ça, parfaite » (« I woke up like this, flawless).

Après être longtemps restée apolitique, Beyoncé a surtout opéré un virage « Black Power » – que certains ont jugés opportuniste – remarqué lors du Super Bowl 2016.

La même année, elle affiche lors de ses concerts les noms de victimes noires des brutalités policières. Selon Daphne Brooks, « d’une certaine manière, Aretha Franklin était la voix originelle du mouvement Black Lives Matter. Beyoncé, elle, est candidate à sa succession ».