«Insatiable»: Conspuée avant sa sortie, la série de Netflix n'est pas si pire (mais pas bonne non plus)

SERIE « Insatiable » est visible depuis ce vendredi sur Netflix. Depuis la mise en ligne de sa bande-annonce en juillet, une partie du public la perçoit comme une série hostile et moqueuse envers les personnes en surpoids…

Fabien Randanne

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Image extraite de la série «Insatiable» dans laquelle Debby Ryan incarne Patty, l'héroïne principale.
Image extraite de la série «Insatiable» dans laquelle Debby Ryan incarne Patty, l'héroïne principale. — Tina Rowden/Netflix
  • Les douze épisodes d'« Insatiable » sont disponibles depuis ce vendredi sur Netflix.
  • Après la publication de sa bande-annonce mi-juillet, la série a fait l’objet d’une pétition pour demander à la plateforme de ne pas la diffuser au motif qu’elle traiterait de manière problématique des troubles alimentaires et des personnes obèses.
  • Lauren Gussis, la créatrice de la série s’était justifiée en assurant que son intention était de livrer une satire du culte de l’apparence.

!!!! SPOILERS !!!! Attention, cet article révèle quelques éléments des deux premiers épisodes d’Insatiable.

Patty, lycéenne, est régulièrement victime de brimades et d’insultes au sujet de son poids. La fois où un SDF lui suggère de lui donner sa barre chocolatée car elle est « suffisamment grosse », est celle de trop : elle lui décoche un coup de poing au visage, il réplique et lui casse la mâchoire. Trois mois plus tard, l’adolescente sort de l’hôpital : n’ayant pu ingérer que des aliments liquides, elle a considérablement minci. Alors qu’elle est poursuivie en justice par son agresseur, elle rencontre Bob, un avocat considéré comme un paria depuis qu’il a été accusé – à tort – d’agression sexuelle sur mineure et qui cherche à redorer son blason de coach de jeunes filles lors des concours de beauté… Il voit en Patty une opportunité de se racheter tandis qu’elle envisage de se venger de celles et ceux qui l’ont tourmentée. Voici résumé en substance le premier épisode d’Insatiable.

« Cette série va causer des troubles de l’alimentation et contribuer à perpétuer l’objectification des corps féminins », s’alarmait fin juillet une pétition exigeant l’annulation de sa diffusion. Un message resté lettre morte, malgré les plus de 225.000 signataires, puisque la première saison a été mise en ligne comme prévu ce vendredi sur Netflix. Il faut dire que la bande annonce, entièrement focalisée sur la transformation physique et compilant les scènes de moqueries envers « Patty la Truie » laissait augurer du pire et notamment d’une crasse hostilité envers les personnes obèses.

« S’il vous plaît, donnez une chance à la série »

L’actrice principale, Debby Ryan avait tenté d’éteindre la polémique : « Nous ne faisons pas ça pour stigmatiser le fait d’être en surpoids. Nous voulons porter un regard acéré sur des systèmes dangereux et inadéquats qui mettent sur un pied d’égalité minceur et valeur [d’une personne]. »

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La créatrice du show, Lauren Gussis, s’était elle aussi justifiée sur Twitter : « A 13 ans, j’étais suicidaire. Mes meilleurs amis m’ont abandonnée, j’ai été victime de harcèlement scolaire et j’avais soif de vengeance. Je pensais que si j’avais l’air jolie de l’extérieur, cela s’arrangerait. Au lieu de ça, j’ai développé des troubles alimentaires… et une forme de colère qui vous donne envie de faire de mauvaises choses. […] La série est un conte montrant combien le fait de croire que l’apparence est le plus important peut faire des ravages. […] S’il vous plaît, donnez-lui une chance. »

Une « catastrophe totale », « creuse, blessante et haineuse »

Les médias anglo-saxons ne l’ont pas entendu de cette oreille. Ces derniers jours, les articles ont fleuri pour dézinguer Insatiable dans les grandes largeurs. Vulture parle de « catastrophe totale ». Pour le Daily Beast, il s’agit d’une « cinglante démonstration que les meilleures intentions peuvent aboutir au pire résultat ». Le Buzzfeed américain qualifie la série de « creuse, blessante et haineuse » quand  Business Insider évoque sa dimension « bordelique et offensante qui va au-delà du fat-shaming [la stigmatisation du surpoids] ». Et ce n’est là qu’un petit aperçu des amabilités formulées à l’égard du nouveau show de Netflix.

Au regard des deux premiers des douze épisodes que 20 Minutes a visionné, il est clairement problématique de voir la mince Debby Ryan vêtue d’une fat suit, c’est-à-dire une tenue rembourrée pour matérialiser le surpoids, pour les scènes antérieures à la tranformation physique de son personnage.

« Cela fait passer le gras pour un attribut bizarre et extérieur. Ce que cela n’est pas. Les personnes grosses existent, dans leur pleine et glorieuse corpulence », écrit Sofie Hagen dans le Guardian. Cette journaliste, qui se décrit comme une « femme grosse et heureuse », déplore que le rôle de la Patty obèse n’ait pas été confié à une comédienne ronde. « Laissez les gros jouer des rôles de gros. Je comprends qu’il soit plus sympa de regarder une personne mince dans un fat suit – cela donne l’illusion que l’embonpoint est une chose que l’on peut simplement enlever », souligne-t-elle. La fat suit n’est jamais utilisée dans Insatiable pour créer un gag ou provoquer les rires aux dépens de l’héroïne, contrairement, par exemple, aux épisodes de Friends montrant une jeune Monica obèse ou aux personnages incarnés par Martin Lawrence dans les Big Mamma. Il n’empêche que l’emploi d’un tel artifice apparaît comme une insulte aux personnes concernées, à l'instar des blackfaces et qu’il est temps d’en avoir pleinement conscience.

Des personnages grotesques

Insatiable se révèle être, du moins au cours des deux premiers épisodes, une satire du culte des apparences et du paraître, moquant également un petit monde conservateur du Sud des Etats-Unis (l’action se déroule en Géorgie). La plupart des protagonistes entourant Patty sont mus par la jalousie, l’envie ou le narcissisme et apparaissent, à quelques exceptions près, grotesques. « Chaque personnage recherche une validation extérieure, expliquait début août la créatrice de la série à Vanity Fair. Les seuls qui finissent par bien se comporter sont ceux qui découvrent vraiment qui ils sont. »

Il nous reste dix épisodes à voir pour confirmer qu’il s’agit bien là de la morale de l’histoire. Ce qui est sûr, c’est qu’Insatiable ne montre pas (fort heureusement !) la minceur comme la solution à tous les problèmes, ni comme une source évidente et essentielle d’épanouissement. Dans le deuxième épisode, à l’intitulé provocateur « Etre mince, c’est magique », Patty affirme le contraire : « Etre mince n’a rien de magique, ça n’effacera pas ces années où on me traitait comme de la merde. […] Je suis mince, mais au fond de moi, je suis Patty la Truie. » Quelques instants plus tard, un retournement de situation amènera l’héroïne à penser que sa nouvelle corpulence lui a donné un super-pouvoir, mais le trait est tellement forcé qu’il est difficile de l’envisager au premier degré.

Il n’empêche, cette réplique fait penser au message que Lauren Gussis a posté sur Twitter pour se justifier : « Je ne me sens toujours pas à l’aise dans ma peau mais j’essaie de partager ce que j’ai dans les tripes – de partager ma douleur et ma vulnérabilité par le biais de l’humour. C’est ma manière de faire. »

Une farce qui tombe à plat

Une « manière » qui ne s’embarrasse pas de subtilité puisque les répliques triviales abondent en oubliant que le politiquement incorrect n’est pertinent que lorsqu’il est au service d’un propos et non employé pour choquer gratuitement. Une « manière » qui aborde avec légèreté la pédophilie et les fausses accusations de violences sexuelles, ce qui, dans un contexte post-affaire Weinstein et post-#MeToo, rend la prise de recul plus difficile qu’auparavant. Une « manière » qui n’est finalement pas très éloignée de l’univers mi-réaliste mi-artificiel d’Ugly Betty, une série diffusée de 2006 à 2010, qui parle également du culte des apparences et dont certains aspects paraîtraient sans doute problématiques aujourd’hui.

Insatiable n’est sans doute pas l’horreur absolue redoutée par ses détracteurs, mais plutôt une farce qui tombe à plat. Si vous furetez sur Netflix, optez plutôt pour  I Feel Pretty. Dans cette comédie, Amy Schumer incarne une jeune femme complexée par ses rondeurs qui, après s’être cognée dans une chute, en vient à se voir comme elle rêve d’être alors qu’elle est restée la même physiquement. Le plaidoyer en faveur de l’estime de soi comme moteur d’épanouissement personnel, dure dans ce cas moins de deux heures. Et non douze épisodes.