«La rave fait-elle toujours rêver?»: «Tu as découvert la liberté! »,«Totalement!», dialogue entre un dinosaure de l'Acid House et une jeune pousse techno

SERIE D'ETE Manu Casana, le pionnier des raves en France, et Christine Samandel, qui travaille dans la start-up consacrée à l’électro, Shotgun, ont accepté de confronter leur vision de la rave…

Propos recueillis par Anne Demoulin et Thomas Weill

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Manu Casana a découvert les Acid House Party dans l'Angleterre de la fin des années 1980, «Dans les raves, tous les téléphones sont levés», raconte Christine Samandel, qui a découvert la rave en 2015.
Manu Casana a découvert les Acid House Party dans l'Angleterre de la fin des années 1980, «Dans les raves, tous les téléphones sont levés», raconte Christine Samandel, qui a découvert la rave en 2015. — Sky Magazine/Rex Feat/REX/Katch/REX Shutterstock/SIPA
  • Trente ans après le second « Summer of Love », 20 Minutes part cet été à la rencontre des DJ et teufeurs d’hier et d’aujourd’hui pour savoir si la rave fait toujours rêver.
  • Une série d’articles à suivre chaque semaine sur 20minutes.fr.
  • Dans ce cinquième épisode, un grand nom de la rave en France et une jeune passionnée discutent de ce milieu qu'ils aiment tous les deux, et ont connu avec trente ans d'intervale.

Old School vs. New School. Christine Samandel, 22 ans, organisatrice de raves et responsable éditoriale à Shotgun, la billetterie en ligne des événements électroniques et Manu Casana, le pionnier des raves en France, qui gère actuellement les soirées P.U.R.E (Pure Underground Rave Energy) et le Ciné Rex Club, ont accepté de confronter leurs expériences respectives. Ensemble, ils esquissent le portrait des raves, d’hier à aujourd’hui.

La science des raves

Manu Casana. C’est un endroit, contrairement aux concerts, où l’on n’est plus cloisonné. Au moment des premières Acid House et raves, la société sortait des années grises des 1980's. Il y avait des barrières entre tout le monde. Mais grâce à une musique que personne n’écoutait alors, et, il faut le dire, à une drogue nouvelle, on pouvait se réunir pour faire la fête dans n’importe quel lieu et à n’importe quel moment, avec des gens ouverts. On avait l’impression de découvrir une ouverture d’esprit qu’on n’avait pas du tout avant.

Christine Samandel. C’est un espace, pas forcément consacré à la fête, que l’on s’approprie un moment pour faire la fête. Il s’agit de créer un espace de liberté où l’on se sent bien avec un esprit familial où tout le monde se parle. La rave se vit sur l’instant et on ne peut pas en faire le récit.

M.C. Oui, c’est un endroit où on se sent bien et libre, peu importe où ça se passe. On peut se dire : « J’ai envie de changer quelque chose, j’existe ». Tu n’es plus un grain de sable, tu n’es plus un petit robot dans le système, tu crées ton propre système. C’est une union d’énergies qui crée une énergie que tu ne retrouves jamais ailleurs. On en sort avec une banane folle !

7/28/18 Mayor's Night ❤ #raveparty #vsco

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Créatures de raves

C.S. Avant, j’avais des préjugés par rapport à la techno, liés au milieu où j’ai grandi, catholique et conservateur. J’ai grandi en Corse, et la techno, là-bas, c’était vraiment pas ça ! La seule musique électro que j’écoutais, c’était de vieux vinyles de Krautrock allemand. J’ai fait Sciences Po, bossé à l’Assemblée… Je voyais tout le temps les mêmes personnes.

M.C. A la base, j’étais un hooligan, on appelait ça à l’époque l’ultra gauche. C’était l’extrême gauche. On était des anarchistes qui cherchaient la liberté. Un milieu un peu violent quand même. Les Skinheads étaient pour moi les pires fachos et les pires ennemis.

Caresser une rave

M.C. Lors de ma première Acid House, je me suis retrouvé dans un entrepôt face à des skinheads qui dansaient comme des fous ! Je les regardais, surpris, l’un d’eux a senti qu’il y avait quelque chose… Au lieu de me brancher, il m’a pris dans ses bras. Pour moi, ça a été un tournant, je me suis dit qu’on pouvait être unis. On dansait sur la même musique, on se souriait. C’était la première fois que je voyais un tel métissage et un tel éclectisme musical.

C.S. C’était en 2015, un peu par hasard, à mon arrivée à Paris. Je découvrais cette musique et ces gens-là. J’étais à la fois fascinée par leur liberté, et en même temps, je me suis sentie seule parce que je me sentais en décalage et pas libre de pouvoir en profiter.

Ravelations

C.S. J’ai renouvelé l’expérience et je suis rentrée dans le truc ! J’ai découvert des gens avec une diversité de profils et une liberté que je n’avais jamais connues avant, mais aussi de me découvrir moi. J’ai vu une partie de moi-même, que je ne connaissais pas, qui pouvait se libérer, danser et sortir de ses préjugés, notamment sur ce monde-là.

M.C. Tu as découvert la liberté !

C.S. Totalement et c’était fascinant ! Cette liberté que j’enviais et qui me déboussolait lors de ma première rave, c’était parce que je ne la comprenais pas. Depuis, tout a changé. J’ai découvert des gens intéressants avec des valeurs, l’application de ce que j’avais pu lire sur les libertariens. Ce en quoi j’avais envie de croire et ce en quoi je crois.

M.C. Moi aussi, je me suis changé, comme beaucoup de gens autour de moi. La rave a permis de décloisonner tous les jeunes, de tous les styles et de tous les horizons. Pouvoir sentir cette énergie de paix, parce qu’on était tous en paix, cela nous a fait entrevoir qu’on pouvait changer le monde. Il n’y avait pas que la dimension fête. Il y avait un engagement, on ne voulait pas juste être des spectateurs, on voulait changer les choses et on voulait un avenir pour la planète. On n’a pas changé le monde par la danse, mais on a changé l’espace de la danse. Dans les raves, tu te retrouvais à côté de gens qui normalement seraient venus te taper dessus dans la rue. A l’époque, tu croisais certaines bandes de jeunes et tu te faisais agresser. Avec les premières raves, il a eu de moins en moins ce genre de problèmes. Les sociologues anglais disent que le mouvement a montré que les jeunes pouvaient être unis. Et c’est avec l’union de la jeunesse qu’on arrêtera de pourrir et de détruire la planète.

La rave éveillée

M.C. Nos premières petites soirées, c’était des boums avec 30 ou 40 personnes, pas plus. Ce qui n’était pas du tout évident, c’était de trouver des lieux. Les lieux étaient rares, et il n’y avait pas autant de friches qu’aujourd’hui. Une fois qu’on avait trouvé un lieu, la maréchaussée, n’étant pas du tout au courant de ce qui se passait, nous foutait la paix.

C.S. On constate une explosion du nombre d’événements à connotation électro, 230 % de plus qu’en 2014. La vraie difficulté réside dans le fait de savoir se démarquer. Avec pas moins de trois raves par week-end, voire plus, en ajoutant la concurrence des clubs et les festivals, il faut garder une identité artistique forte, et pas juste être dans une proposition uniquement musicale. Chez Shotgun, on remarque que les line-up se ressemblent. Les lieux sont utilisés toutes les semaines, parce que les friches, il n’y en a pas tant que ça ! Les collectifs les utilisent jusqu’à ce que le public se lasse. Il faut trouver un équilibre entre une identité artistique forte et garder un public intéressé, curieux, et ouvert.

M.C. Quand j’ai commencé, il n’y avait pas de concurrence. On était dans la contestation des clubs, qui ne nous laissait pas rentrer si on n’était pas bien habillés, et où on n’entendait que du disco ou du funk. Le rock et le reggae étaient cantonnés aux concerts et aux festivals. Un cloisonnement assez fou. On n’avait pas de concurrence parce qu’on proposait quelque chose qui n’existait pas ailleurs.

Marchand de raves

M.C. La répression a commencé en 1992 quand les raves se sont en quelque sorte officialisées avec les Trans Musicales de Rennes. Les flics ont commencé à s’intéresser au truc et se demandaient comment un festival rock’n’roll se retrouvait d’un seul coup avec 2000 raveurs, qui se réunissaient de façon peaceful ! A partir de 1995, tout ce qui était spontané et qui sortait politiquement de la normalité s’est fait réprimer par les autorités. Et certains organisateurs ont voulu se faire du fric. On est sorti de la volonté de se réunir et de donner quelque chose aux autres. Maintenant, il faut payer. C’est une forme de ségrégation par le pouvoir du fric. Dans les premières raves, il n’y avait aucune ségrégation ni raciale, ni sociale. On se retrouve dans le système, alors qu’on était hors du système, c’est ce qui a poussé certains jeunes à se lancer dans les Free Parties.

C.S. Aujourd’hui, trop de collectifs warehouse ont voulu adopter le modèle consumériste des clubs. Dans les fêtes du collectif Subtyl, que j’accompagne et soutiens, les places sont à 10 euros, alors qu’aujourd’hui une soirée warehouse coûte 30 euros ! Quand tu organises des raves, même si c’est dans un lieu atypique, c’est presque comme en club avec des préventes, un vestiaire, un bar.

M.C. Les prix bas, c’était fondamental et cela permettait ce brassage. Maintenant, les gays sont dans un coin, les blacks, dans un autre. On est retombé dans le moule alors qu’on en était sorti !

C.S. La mixité se perd. Ce n’est pas l’organisation mais le public qui fait la qualité d’une soirée. Même si beaucoup de jeunes sont mobilisés, on se mélange moins. Quand on réunit 3000 personnes dans un hangar, on perd un peu de dimension humaine. La musique techno et les raves sont devenues populaires, mais il y a une panne de valeurs.

M.C. Maintenant, tout le monde regarde le DJ. Dans les premières raves, le spectacle était dans la salle. Le fait de revenir à quelque chose où le participant fait lui-même le spectacle, c’est ce qui manque.

Totem Sound 🗿🌴

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Dans tes raves

C.S. Aujourd’hui, la proposition artistique en musique électro est riche et le public, plus informé avec Internet, sait exactement ce qu’il veut. Des line-up avec différents sous-genres de la musique électro, il n’y en a pas. Ça commence à se développer par certains collectifs qui veulent se démarquer. De nombreux collectifs s’identifient par des genres.

M.C. C’est dommage ! On avait réussi à faire tomber des murs et à ébranler des barrières, et la par la musique, on remonte ces murs et ces barrières.

C.S. Tes valeurs sont celles que je recherche aussi ! Certains collectifs sont attachés à cette mixité. Il y a cette utopie de revenir à un mouvement néorave.

Non, mais je rave !

C.S. Dans les raves, tous les téléphones sont levés. Il y a une grosse communauté sur Internet et tous les lundis, on trouve des centaines de vidéos des soirées.

M.C. On interdisait les appareils photo, les caméras. La liberté était là aussi. Sortir son smartphone dans une soirée et prendre des photos, c’est un manque de respect à autrui.

C.S. La techno est devenue hype, tellement à la mode que tout le monde veut être vu en soirée. Tout le monde se prend en photos. C’est vrai qu’on n’a pas forcément envie de se faire prendre en photo quand on danse ou qu’on est sous substance.

M.C. Les nouvelles technologies ont changé l’esprit. Avant, on existait au milieu de la foule, maintenant, on existe derrière un écran.

Perfect set by @mrjonhopkins @dourfestival #technovibe

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Raves d’avenir

C.S. Il y a quand même de l’espoir ! Avec la multiplication des collectifs. La question de la saturation du milieu s’est posée. Certains collectifs se différencient. Le collectif Bottom invite une troupe de théâtre à performer pendant une soirée techno. Et ça marche bien. Le Château Perché Festival propose une pluridisciplinarité artistique et une diversité musicale avec 12 salles où l’on peut écouter du rock progressif et plein d’autres genres. Ces événements tendent à se démarquer. Et c’est ça, la teuf de demain !

M.C. Ça me fait rigoler, mais gentiment, attention ! En 1992, aux Trans Musicales de Rennes, une école de cirque déambulait au milieu de la foule !

C.S. Une nouvelle vague émerge. Avec Subtyl, on a fait le Rex et une Concrète, mais on a aussi voulu ouvrir une résidence éphémère avec des raves accueillant au maximum de 150 à 200 personnes pour garder le côté familial et l’identité artistique forte. On vient, on se parle et on se connaît. On a dansé ensemble tout l’été et on a senti qu’on avait pris part à quelque chose !

Raver à deux

C.S. Je regrette de ne pas avoir connu la période des premières raves ! J’essaie de rencontrer des gens qui ont connu cette époque et d’en prendre des valeurs, des choses qui m’intéressent et de les appliquer à l’époque d’aujourd’hui, sans recopier ce qui se faisait dans les années 1990. Il faut organiser des fêtes et garder le fil continu qui a fait qu’aujourd’hui on fait encore des raves.

M.C. Je souhaite ardemment qu’il y ait les gens qui arrivent en ayant envie de faire des choses et de les faire changer. Si tu veux, on organise une rave ensemble dans une petite salle ?

C.S. Je suis très partante !

M.C. Il y a encore des curieux, tout espoir n’est pas perdu, loin de là !