VIDEO. «La rave fait-elle toujours rêver?»: Vingt ans après, une Free Party, ça donne quoi?

SERIE D'ETE A quoi ressemble une Free Party, vingt ans après l’explosion des fêtes clandestines en France à la fin des années 1990 ?…

Anne Demoulin

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La zone «PLS» de la Freak Show Party le 14 juillet 2018.
La zone «PLS» de la Freak Show Party le 14 juillet 2018. — Anne Demoulin/20 Minutes
  • Trente ans après le second « Summer of Love », 20 Minutes part cet été à la rencontre des DJ et teufeurs d’hier et d’aujourd’hui pour savoir si la rave fait toujours rêver.
  • Une série d’articles à suivre chaque semaine sur « 20 Minutes »
  • Dans ce quatrième épisode, on observe à quoi ressemble une Free Party vingt ans après l'explosion des fêtes clandestines en France. 

Six mois de préparation, quelque 8.000 euros d’investissement et, sur place, environ 80 personnes mobilisées. « Une Free Party, c’est beaucoup d’investissement personnel et de la passion », résume Poypoy, membre du collectif MZK qui a fêté ses 20 ans avec le sound system Teknocifs tandis que les 100Non célébraient leur 15 ans lors la Freak Show Party du 13 au 15 juillet dernier. Une fête clandestine, libre, autogérée et accessible à tous, qui a rassemblé près de 3.500 personnes dans le Sud-Ouest de la France. Une Free party posée au pied d’une éolienne, comme un symbole d’un mouvement qui a su renouveler son énergie. Alors, à quoi ressemble une Free Party en 2018 ?

Un trailer pour annoncer l’événement

Comme pour tout événement culturel, une Free Party nécessite un plan de com'. Avant la démocratisation d’Internet, les teufeurs s’informaient grâce au bouche-à-oreille et aux flyers récupérés dans des lieux privilégiés, à l'instar des disquaires.

En 2018, les nouvelles technologies ont tout chamboulé. « Un trailer a été réalisé et partagé sur les réseaux sociaux. 4.000 flyers ont aussi été distribués dans d’autres événements dans toute la France », raconte Poypoy.

Les collectifs ont communiqué sur la Freak Show Party sur leur page Facebook. L’information a circulé dans la communauté. « Aujourd’hui, tout passe par les réseaux sociaux », estime un teufeur, étudiant à Montpellier. Les moyens techniques ont changé, le principe est le même. « Tout passe par le réseau, c’est la même mécanique depuis 25 ans », considère Poypoy. L’infoline a permis aux amateurs de connaître le lieu de la teuf. Sauf qu’en lieu et place d’un message enregistré, un SMS avec des coordonnées GPS permet de géolocaliser l’endroit exact où a lieu l’événement. Les réseaux sociaux permettent aussi à chacun de récupérer des objets perdus après la soirée. 

A leur arrivée, les participants versent une donation, soit une participation libre aux frais des organisateurs. La base idéologique de ces rassemblements est le refus des valeurs mercantiles. « On met un peu de notre poche, on n’a pas obtenu les recettes escomptées, le second site n’était pas aussi bien disposé que le premier », confie Poypoy.

Un matos de ouf et des pros aux manettes

Douze semi-remorques et une dizaine d’utilitaires composent le convoi des organisateurs. Après que les forces de l’ordre ont empêché l’installation de la Freak Show Party sur le site initialement repéré par les organisateurs, les équipes arrivent le 13 juillet vers 21 heures sur un second spot, dans la Montagne Noire, loin de toute habitation, « pour ne pas gêner le voisinage », précise Poypoy.

Après une nuit blanche d’installation, de pluie et de réorganisation par rapport à la configuration du second site, c’est une infrastructure digne d’un festival qui est sortie de terre.

Des génératrices ont été mises en place pour alimenter les trois scènes qui vont accueillir les danseurs : la grande scène avec tout un dispositif son et lumière, un chapiteau, et un espace chill-out (détente) avec une scène plus intime. « Ce troisième espace, baptisé La PLS, pour position latérale de sécurité, est réservé à de la musique plus expérimentale, afin qu’on entende ce qu’on n’a pas l’habitude d’entendre sur le dancefloor », détaille Poypoy.

L’installation a été assurée par des professionnels. « Aux manettes de chaque équipe, il y a un intermittent. Notre objectif, c’est un minimum de risques pour un maximum de rendu », précise Poypoy. Côté son, plus de 30 DJ vont se succéder aux platines tandis que deux vidéos mappeurs assurent l’animation visuelle avec des lights, deux vidéos projecteurs et des lasers. Il est loin le temps où on s’ambiançait avec un simple stroboscope !

Une déco « freaky » thématisée

La régie, la cabine du DJ et un des bars de la Freak Show Party.
La régie, la cabine du DJ et un des bars de la Freak Show Party. - Anne Demoulin/20 Minutes

« Depuis 10 ans, on fait beaucoup d’efforts sur la déco », indique Poypoy. Une équipe de quatre personnes a géré, en amont, la déco. « Plutôt que de mettre en avant les collectifs, on organise des soirées thématisées », poursuit-il.

Pour coller au thème « Freak Show », la régie a pris l’allure d’une cage aux lions, le bar de la grande scène est une roulotte et la cabine du DJ fait office de saloon. L’espace PLS accueille des meubles de récupération. Du Do It Yourself et du recyclage qui s’inscrivent dans les valeurs de la Free, à savoir limiter « l’impact écologique » de l’événement.

Sous le chapiteau, sont disséminées des œuvres de street art. Le chapîteau et la grande scène accueilleront des performances en live. « L’idée est d’offrir un show complet et pluridisciplinaire », commente Poypoy.

L’esthétique des Free Parties se retrouve désormais dans les lieux hypes de la scène légale parisienne de La Recyclerie au Ground Control en passant par L’aérosol.

Une musique électronique plus éclectique

La base de ces rassemblements est la recherche de la transcendance au travers de la musique électronique. « La musique électronique est plus mûre », résumait le DJ Jerome Pacman dans nos colonnes.
« Rien que sur la grande scène, j’ai entendu de la techno, de la house, du hardcore, du dub, du reggae, et même du Donna Summer », se réjouit un des DJ de la Free. Dans la zone PLS au petit matin du 14 juillet, les teufeurs dansent sur un mix electro swing avec des samples de La Foule d’Edith Piaf. Un sous-genre qui n’existait pas au lancement des Free parties, et qui témoigne de la richesse et de la vitalité du son.

Une bouffe plus variée

Comme dans un festoche, plusieurs stands de bouffe permettaient aux teufeurs de se rassasier. On pouvait trouver un stand de pizzas, de crêpes, etc. « Plusieurs food-trucks étaient présents. Cet aspect a été externalisé. L’organisation ne s’est pris aucun pourcentage sur la nourriture, on a juste demandé que les artistes et les membres de l’organisation puissent se restaurer. On avait notamment de la nourriture vegan, on s’adapte à l’air du temps », détaille Poypoy.

L’organisation disposait de 3 citernes, soit 3.000 litres d’eau potable, qui circulaient sur tout le site. « La fête se déroulait dans le sud de La France en plein été. Il nous fallait donc un maximum d’eau potable pour éviter les problèmes de déshydratation », souligne Poypoy. Ça et là, aussi, des stands de bijoux et de vêtements, sélectionnés par les organisateurs.

La «Kid zone», et deux stands de vente de nourriture.
La «Kid zone», et deux stands de vente de nourriture. - Anne Demoulin/20 Minutes

Un public avec deux générations de teufeurs

Côté fréquentation, « il y a eu un creux vers 2008. Mais aujourd’hui, toute une nouvelle génération découvre les Free Parties », se réjouit Seb de MZK. Deux générations de teufeurs se côtoient, d’un côté, les quadras, « les mammouths de la techno qui ont fait Molitor », s’amuse l’un d’entre eux, de l’autre, les millenials, avides d’en savoir plus sur l’histoire du mouvement. A la différence des boîtes de nuit où jeunes et vieux ne communiquent pas, ici, on partage sa vision et ses expériences et on danse tous ensemble.

« Je suis venue la première fois pour accompagner mes filles il y a 20 ans », témoigne Tine, qui travaille dans une WebRadio pour enfants. « J’avais un peu peur des Free Parties avec tout ce qu’on entendait dans les médias. Et puis, j’ai trouvé l’ambiance très sympa et bon enfant. Aujourd’hui, mes filles ne viennent plus. J’y retourne avec plaisir. »

Une « kid zone » pour les enfants

Qui dit deux générations de teufeurs, dit aussi des enfants. Adeline, 40 ans, mère d'un enfant de 11 ans, gère et anime depuis maintenant dix ans la « Kid Zone » du collectif Teknocifs. « De plus en plus de gens viennent avec leurs enfants. On aime bien faire plaisir aux gamins et c’est bien qu’ils aient un espace à eux », raconte-t-elle.

Elle a mis en place un château gonflable dans lequel les enfants viennent s’amuser. « Certains enfants apprécient la techno à petite dose, mon fils de 11 ans, lui, adore ça et fait du live », confie-t-elle. « Par contre, attention, ils ont des casques antibruit ou des boules Quiès », prévient-elle.

Une fête plus inclusive encore

« En tant que femme, on est plus embêtée dans les clubs que dans les Free Parties. Je n’ai jamais eu de problèmes en Free, tout le monde se connaît. Ce qui est chouette, c’est que depuis quelques années, on voit de plus en plus de femmes au volant des camions et aux platines », se réjouit Julie, une routière, venue déguisée en fée clochette.

Ces dernières années, la Free a repris des couleurs : fini l’uniforme composé d’un baggy kaki et d’un hoodie noir. L’esprit d’origine des raves a fait son retour : de nombreuses personnes viennent déguisées ou se munissent d’un accessoire rigolo comme des lunettes à spirales. Des rastas, des punks, des gays, des étudiants, des cadres, des ingénieurs, des chômeurs, des personnes en situation de handicap, le public est très hétéroclite. Ici et là, on entend même parler espagnol, italien ou néerlandais.

Un dealer grimé en Gandalf

Les drogues - haschich, MDMA et LSD, principalement - sont présentes dans les Free Parties. « Ces drogues sont aussi répandues dans les événements légaux comme les festivals, les concerts ou les clubs, mais ici, le sujet n’est pas tabou », considère Tine. Un dealer, installé dans un camion sur le parking, hèle les nouveaux arrivants à la fête comme sur un marché. Un autre, masqué, circule avec un bâton rehaussé d’une tête de mort qui lui donne des airs de Gandalf, et propose à qui veut du MDMA.

C’est cohérent avec l’esprit libertaire et à l’auto-responsabilisation inhérents aux Free Parties. 20 Minutes a constaté ni plus, ni moins de dealers que dans les fêtes légales. A titre de comparaison, trois interpellations pour trafic de stupéfiants ont eu lieu au festival Les Vieilles Charrues le week-end dernier.

« On a eu de la chance de ne pas avoir de mauvaise drogue qui circule et il n’y a pas eu d’excès non plus », commente Poypoy. « Nous sommes heureux puisqu’il y a eu zéro intervention des pompiers », poursuit l’organisateur, qui a fait appel sur place au savoir-faire de trois associations de gestion des risques. « Aucun blessé, aucune violence, aucun vol, ni pelotage de fesses n’ont été rapportés aux orgas de notre Free Party », souligne l'un d'eux. 

Un site laissé parfaitement clean

Autogestion oblige, le principe de base dans une Free Party, c’est que tous les teufeurs se munissent de sacs-poubelle. « On essaye de limiter au maximum l’impact écologique, le ménage a été terminé mardi, il ne restait pas un mégot sur le site », se félicite Poypoy, qui a fourni à la demande de 20 Minutes ces quelques photos du site après la fête.

Le site où s'est déroulée la Freak Show Party a été laissé impeccable par les organisateurs
Le site où s'est déroulée la Freak Show Party a été laissé impeccable par les organisateurs - Clichés pris par les bergers installés à côté du site, envoyés par MZK à 20 Minutes

20 ans après pour MZK et Teknocifs, 15 ans après pour les 100Non, ces collectifs souhaitent désormais transmettre aux plus jeunes leur expérience et leur savoir-faire. « Il y a beaucoup de jeunes collectifs, l’idée est de mêler les vieux aux jeunes, parce qu’on peut apprendre les uns des autres et se soutenir. On essaye de transmettre nos valeurs. Parce qu’organiser une Free, ça ne veut pas dire faire n’importe quoi », conclut Poypoy.