VIDEO. «La rave fait-elle toujours rêver?»: Comment Margaret Thatcher est à l’origine des raves et des free parties ?

SERIE D'ETE Eté 1988, la vague acid house submerge l’Angleterre. La « culture rave » naît. A quoi ressemblait cette fameuse utopie de la « House Nation » ?….

Anne Demoulin

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Une « rave party » à paris en 1996.
Une « rave party » à paris en 1996. — ABONNENC/SIPA
  • Trente ans après le second « Summer of Love », 20 Minutes part cet été à la rencontre des DJ et teufeurs d’hier et d’aujourd’hui pour savoir si la rave fait toujours rêver.
  • Une série d’articles à suivre chaque semaine sur 20minutes.fr.
  • Ce premier épisode revient sur l’émergence des raves et des free parties en Angleterre, puis en France.

« Rave on » Miss Maggie ! Bien malgré elle, Margaret Thatcher est à l’origine de la culture rave. En contraignant les clubs à fermer à 2 heures du matin en 1987, la Dame de fer a poussé les clubbeurs britanniques à trouver de nouveaux moyens pour faire la teuf jusqu’au bout de la nuit via les warehouse parties (« fêtes de hangars ») organisées dans les entrepôts et usines abandonnés à cause la crise industrielle qui frappe le pays. Le Royaume-Uni plonge alors dans un joyeux foutoir.

Le second « Summer of love »

De 1987 à 1988, punks, rockers, night-clubbers, étudiants, rastas et hooligans vibrent à l’unisson dans « la paix, l’amour, l’unité et le respect », un œcuménisme favorisé par de joyeuses pilules multicolores, sur l’acid house de Chicago, le Balearic Beat d’Ibiza, île méditerranéenne qui rassemble tous les fêtards de la planète depuis le Summer of Love, et un son plus radical, développé par Underground Resistance, qui émerge de la grande cité industrielle de Détroit: la techno.

Ibiza s’est amarrée sur les bords du proche Bridgewater Canal. A l’Hacienda de Manchester, renommé « Madchester », centre névralgique de l’acid house, un certain DJ Pedro, plutôt doué aux platines, s’impose comme DJ résident. Ce Français s’appelle Laurent Garnier. La vague acid house atteint son paroxysme à l’été 1988, rebaptisé Summer of Love en écho à celui de 1967.

A l’été 1989, les soirées acid house sont appelées « rave parties » dans une interview télévisée par l’artiste britannique Neil Andrew Megson. Dans ces soirées, la fête n’a plus de durée, de scène, ni de lieu attitré. Le volume sonore n’a plus de limite. La tenue correcte n’est plus exigée. Tout le monde peut participer et faire la fête comme il l’entend. Toutes les contraintes liées aux clubs sont abolies. Les infos sur ces fêtes, souvent clandestines, passent par le bouche-à-oreille et les flyers. L’utopie de la «House Nation» et la « culture rave » sont nées.

L’émergence des Free Parties

Le gouvernement britannique tente d’endiguer cette « nouvelle mode », comme la désigne Margaret Thatcher, en la réprimant. La Dame de fer entend interdire les rassemblements de plus de 10 personnes sur fond de musique répétitive, la musique électronique est prohibée sur les ondes britanniques.

Dans un mémo rédigé par une fonctionnaire du gouvernement, Carolyn Sinclair, adressé en 1989 au 10 Downing Street, on peut lire : « les drogues ne sont pas le principal problème (…) Le principal problème avec les soirées acid house c’est la nuisance causée par le bruit ». Le tout accompagné d’une note manuscrite : « il y a étonnamment très peu d’alcool ».

La police multiplie les descentes dans les raves et procède à des arrestations et confiscations de l’argent récolté et des sound systems. Le prix du ticket posait problème : en Angleterre, il est interdit de faire payer un événement qui se déroule dans un lieu qui ne vous appartient pas.

La réponse des organisateurs de raves aux autorités britanniques sont les free parties, des fêtes clandestines où l’adresse est donnée à la dernière minute via l’infoline, un numéro de boîte vocale imprimé en bas du flyer, prospectus qu’on avait déniché chez un disquaire, ou à la précédente soirée.

Le lieu squatté où se déroule la teuf est déclaré Zone autonome temporaire (ZAT) ou Temporary Autonomous Zone en anglais (TAZ) par les organisateurs, qui y « posent » du « son » (le matériel de sonorisation), des jeux de lumières, de la déco, un bar éphémère, et un espace de repos pour les teufeurs appelé « chill-out ». Chaque participant verse, en fonction de ses moyens, une participation au frais (PAF) dépensés par les organisateurs, structurés en collectifs. Le plus célèbre d’entre eux, le  Spiral Tribe, originaire de Londres, sera à l’initiative de l’exportation de ces fêtes clandestines dans le reste de l’Europe.

La « Ravolution » française

La « Ravolution » débarque à Paris en 1988, importée par une bande d’Anglais qui lance en mai une soirée mensuelle au Rex, baptisée « Jungle ». La fièvre techno, ou plutôt acid house, gagne peu à peu les autres clubs de la capitale comme le Palace, la Loco, le Gibus, le Boy, la Luna et le Power Station.

Le punk Manu Casana tombe dans la marmite acid house au hasard d’une warehouse party début 1987 à Londres. Dès 1988, il organise des soirées acid-house sur une péniche au pont de Puteaux. « Au début, ce n’était pas vraiment des raves mais plutôt des boums améliorées, avec les ingrédients incontournables de ce mouvement naissant », explique-t-il.

Il organise la première rave digne de ce nom le 3 mars 1990 dans un hangar SNCF de la rue d’Aubervilliers. Dans les colonnes de Libération, Didier Lestrade décrit un public « farouchement éclectique » et une fête « qui m’a paru si sincère, si simple, qu’elle devrait donner quelques idées aux clubs miteux que Paris a désormais à nous offrir ».

Un autre journaliste musical est aussi présent à cette soirée, Luc Bertagnol, de L’Express. Il s’associe à Manu Casana, au sein du collectif Rave Age et les deux investissent le 13 avril 1990 le collège Arménien, avec 650 personnes. Le 28 septembre 1990, le Fort de Champigny rassemble quelque 2000 personnes.

Jean-Paul Gaultier et les futurs Daft Punk aux premières loges

Les deux partenaires se fâchent et Luc Bertagnol ouvre seul un lieu mythique où il organise ses fêtes Cosmos Fact à Mozinor, une immense soucoupe volante plantée dans une zone industrielle à l’abandon en bordure de Montreuil. « Electronique. Ecstasy. Energie. Ensemble. Elévation. Espoir », lance Luc Bertagnol au micro de la première édition de ses mythiques soirées. Toute une génération naît là-bas : Jérôme Pacman, Olivier le Castor, Guillaume la Tortue, Bertrand, Armand, Arnaud L’Aquarium ou encore Liza N’Eliaz. Dans la salle, on croise Ariel Wizman, Jean-Paul Gaultier, Claude Brasseur, mais aussi deux jeunes inconnus, Thomas et Guy-Man, les futurs Daft Punk.

En mai 1991, Jean-François Bizot, patron d’Actuel et de Nova, organise sa propre fête au fort de Champigny. Le 18 janvier 1992, dans les profondeurs de l’Arche de la Défense s’organise la première rave officielle française, avec en vedette le duo LFO et, réunis pour la seule fois de leur existence, les trois meilleurs DJ français : Rug, Laurent Garnier et Jerome Pacman.

Le mouvement explose et les raves se multiplient : TBE (Trance Body Express), Fantom, Invaders, Lunacy, Beat Attitude, Happyland, etc. Des raves religieusement annoncées dans Rave Up sur Radio FG.

La province n’est pas en reste avec la rave dantesque de Manu Casana aux Trans Musicales de Rennes, le lancement d’Astropolis à Brest, Creative Action à Toulouse, Limelight à Cannes, Pyramid à Nice, DDD et Mixture à Strasbourg, Oscilloscope à Nancy et les Pingouins à Montpellier. L’annulation de la soirée Oz, prévue le 10 juillet 1993, à Amiens, marque un tournant. Comme en Angleterre, la répression met fin à cette euphorie.

Le premier teknival français

Le collectif Spiral Tribe sillonne le pays pour prêcher la bonne parole free. Pour protester, ils posent leur son dans un parc de la banlieue parisienne et lancent un appel qui débouchera quinze jours plus tard sur le premier teknival, contraction de « techno » et « festival », dans la campagne à côté de Beauvais.

En 1995, la direction générale de la police nationale émet sa première circulaire : « Les soirées raves : des situations à hauts risques ». Une grande vague de répression suit. Fin 1998, une circulaire émise par les ministères de la Défense, de la Culture et de l’Intérieur distingue raves légales des raves clandestines. Presque au même moment, les petits Frenchies de Daft Punk partent à la conquête de l’Amérique avec Homework.

Entre ravers et teufeurs de free party, le fossé est de plus en plus net. Aux rave parties légales comme les Boréalis s’organisent des contre-festivals comme les Fuck Borealis. Alors qu’une bonne partie des raveurs de la première heure a repris le chemin des clubs, le collectif Heretik System met le feu à la capitale en organisant deux free parties d’anthologie, l’une en 1999 dans la gare de fret de Bercy, l’autre en 2001 dans la piscine Molitor.

Le succès du teknival du 1er mai inspire à Thierry Mariani un amendement au projet de loi sur la sécurité quotidienne (LSQ), visant à autoriser la police à saisir le matériel ayant permis l’organisation des free parties… Fini le temps de l’innocence ?