«La rave fait-elle toujours rêver?»: «Les valeurs de la rave doivent être défendues», estime le DJ Jerome Pacman

SERIE D'ETE «20 Minutes» a rencontré le DJ Jerome Pacman, un des pionniers de la house et de la techno, pour lui demander si l’esprit du mouvement était toujours là…

Propos recueillis par Anne Demoulin et Thomas Weill

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Le DJ Jérôme Pacman à Paris le 5 juillet 2018.
Le DJ Jérôme Pacman à Paris le 5 juillet 2018. — Thomas Weill/20 Minutes
  • Trente ans après le second « Summer of Love », 20 Minutes part cet été à la rencontre des DJ et teufeurs d’hier et d’aujourd’hui pour savoir si la rave fait toujours rêver.
  • Une série d’articles à suivre chaque semaine sur «20 Minutes»
  • Dans ce second épisode, rencontre avec le DJ Jerome Pacman, un des pionniers de la house et de la techno en France. 

Il est l’une des légendes de l’électro française. Le DJ Jerome Pacman est l’un des pionniers des raves et des after hours à Paris, louvoyant pénard entre house et techno. Le mythique DJ a gentiment accepté de partager sa vision de l’utopie techno avec 20 Minutes.

Il paraît que tu as pris goût à la teuf tout gamin, dans le garage familial…

C’est ça ! Ma mère avait transformé le garage en boîte de nuit. Ça m’a marqué à vie. A 15 ans, je sortais au Palace et faisais tout pour aller en boîte de nuit… C’est resté !

Comment as-tu découvert la house ?

En vacances à Ibiza à la fin des années 1980, avec tout le folklore, la candeur, c’était génial. Je suis revenu à Paris avec mes petites cassettes, on m’a pris pour un cinglé : « Qu’est-ce que c’est que cette musique ? », « C’est toujours la même chose », « Le disque est rayé ».

Et tu avais quoi sur ces cassettes ?

La première année, c’était No Way Back d’Adonis, un des premiers morceaux instrumentaux, avec une basse très posée, avec une sorte de voix comme passée dans un vocodeur, mais pas trop. Et puis, le fameux House Nation de Housemaster Boyz. C’était un des premiers hymnes. C’était assez fabuleux, ce début de house.

A quel moment as-tu commencé à mixer ?

J’avais déjà deux platines ! J’ai commencé à acheter des disques quand les boutiques spécialisées ont commencé à recevoir des imports et à partir de ce moment-là je me suis mis à apprendre à mixer.J’allais voir régulièrement Guillaume la Tortue et Laurent Garnier en soirée. On sortait tous les jours, c’était monstrueux en 1988 ! Je suis devenu DJ au début des années 1990 dans les raves, c’est là où on m’a enfin entendu ! (rires).

Où jouais-tu à cette époque ?

Dans les premières raves, il devait y avoir six DJ et 300 personnes à la campagne, dans des hangars, des entrepôts… Des raves, y’en avaient toutes les semaines, de plus en plus grosses. Et puis, il y a eu ce fameux Mozinor, un endroit entre club et rave qui réunissait toutes les tribus. Un lieu officiel, mais affranchi. Les photographes ne pouvaient pas rentrer. C’était le temple où tout le monde venait. C’est là où je suis devenu officiellement DJ, plus ou moins résident.

Ton premier set à Mozinor ?

Je faisais l’after de 6 heures à midi. Cette première est gravée à jamais. J’adorais prendre les platines à cette heure-là. J’arrivais pour tout décompresser, j’ai encore toute l’ambiance en tête. On croisait l’impresario français de Jimmy Hendrix, Claude Brasseur en train de chercher ses paquets de clopes, un Rabin, un Imam… C’était monstrueux ! On sentait quelque chose d’énorme en train de se créer.

Quel était l’état d’esprit de l’époque ?

A la base, les Anglais voulaient sortir des clubs et sont partis en rave, littéralement « délirer » mais aussi « battre la campagne ». On avait les mêmes idéaux que le premier Summer of Love, d’ailleurs, ça s’est appelé second Summer of Love.

Quel idéal ?

Il n’y avait pas de sélection, mais les gens venaient lookés. Le mélange des genres était hallucinant ! Des gens de toutes les classes sociales et toutes les générations. Dans les clubs, il fallait connaître le physio pour entrer et il n’y avait moins de mixité sociale. Dans les raves, on n’était pas dans la société de consommation, on ne rêvait pas d’argent, mais d’un idéal beaucoup plus philosophique que ça.

Et la dimension politique ?

Les raves n’ont jamais cherché à être politiques, on les a rendus comme ça, parce qu’on les a parqués. Au début, c’était dingue, ils se sont demandé si on n’était pas une secte, ils cherchaient des signes… La drogue a été le bon filon pour tout arrêter, tout à coup, il s’inquiétait de la pensée des jeunes ! On n’a pas vu des millions de mecs partir en civière, on n’a pas vu une seule bagarre. Il y a eu très peu de drames par rapport à l’ampleur du phénomène.

Et le côté subversif, interdit ?

Je ne sais pas si à l’époque, c’était l’interdit qu’on aimait, on cherchait plutôt l’évasion. Les gens avaient envie de kiffer l’instant. Des instants magiques qui passent et s’en vont. On se rend compte que tout ça ne tient qu’à un fil.

A la fin des années 1990, certains sont retournés en club, d’autres sont restés en free party…

Ça s’est passé quand les Daft Punk, que j’adore, sont arrivés. Les caméras sont arrivées avec l’émergence de la French Touch. Il fallait bien que ça évolue d’une manière ou d’une autre. Toute cette génération a mis un coup de frais là-dedans. Les clubs, on en sort et on y revient, ce sont des cycles.

A quel moment du cycle sommes-nous ?

A un moment de contraction. Les soirées Concrete, ce n’est pas du club, ce n’est pas de la rave, c’est entre les deux. Cela a donné un nouveau souffle, quand il y en a eu à nouveau marre des clubs. En même temps, on ne peut pas être tout le temps au taquet. Il faut qu’on se repose ! Une rave, c’est trois jours par semaine ! De temps en temps, il faut que ça s’arrête ! Il y a deux mondes : les clubs et les festivals, mais aussi des trucs organisés dans les montagnes. Si on veut avoir les pieds dans la boue, on peut les avoir ! (Rires)

Et musicalement ?

Les gens sont plus dans le concret, la musique électronique est plus mûre et plus abstraite. Nous, on était plus abstrait, avec de la musique plus concrète. Il faut aller vers l’avant, pas regarder en arrière, il y a toujours quelque chose de bien. Les jeunes d’aujourd’hui sont nés avec un clavier dans la main, leur potentiel est infini !

Pour toi, la rave fait-elle encore rêver ?

Je trouve qu’on rêve toujours, l’esprit de la rave est toujours là. Beaucoup de choses sont acquises maintenant, mais il y a toujours des espaces de liberté à conquérir. Ces valeurs doivent être défendues.