Streaming: «Plus on propose de titres sur un album, plus le revenu potentiel est important»

HIP HOP Le journaliste Sophian Phanen explique à « 20 Minutes » que si autant d’artistes sortent des opus de plus de vingt titres, c’est aussi par stratégie sur les plateformes de streaming…

Propos recueillis par Fabien Randanne

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Le 10 février 2017, Jul a reçu la Victoire de la musique du meilleur album de musiques urbaines.
Le 10 février 2017, Jul a reçu la Victoire de la musique du meilleur album de musiques urbaines. — THOMAS SAMSON / AFP
  • Ce vendredi, Jul et Drake, sortent chacun un opus de plus de vingt titres.
  • Si ce format n'est pas inhabituels chez les rappeurs, cela leur permet d'avoir un bon volume d'écoute sur des plateformes comme Deezer ou Spotify, et donc de gagner davantage d'argent, explique Sophian Fanen, auteur de «Boulevard du stream».
  • Et si les artistes d'autres genres musicaux, comme la variété, ne suivent pas la même stratégie, c'est d'abord parce qu'ils ne tirent pas une grosse part de leurs revenus des écoutes en streaming.

Ce vendredi, Jul revient avec un nouvel album, Inspi d’ailleurs, qui contient pas moins de 22 titres. Drake, lui, débarque avec son Scorpion, double album de 25 morceaux au total. Des opus remplis à ras-bord qui sont loin d’être des exceptions. Lust For Life de Lana Del Rey sorti l’an passé ne comprenait « que » seize titres, mais pour une durée totale d’une heure et douze minutes. Le Culture II de Migos, dispo depuis février cumule quant à lui 24 pistes… Une poignée d’exemples parmi d’autres.

Pour tenter d’expliquer cette tendance à la « générosité musical », 20 Minutes a demandé un éclairage à Sophian Fanen, journaliste au site Les Jours et auteur de Boulevard du stream: du mp3 à Deezer, la musique libérée (éd. Le Castor astral).

22 nouveaux titres pour Jul, 25 pour Drake… Proposer autant de morceaux inédits d’un seul coup, c’est dans l’air du temps ?

Dans le rap, c’est une vieille tradition. Les artistes étaient très très productifs à l’époque du CD avec, déjà, des opus de plus de 74 ou 80 minutes de musique car ils invitaient tous leurs potes à faire des featuring. Mais ce phénomène s’explique aussi par les modes de répartition des revenus du streaming, qui sont partagés à peu près de la même manière sur l’ensemble des plateformes.

C’est-à-dire ?

Cette répartition est calculée à partir des parts de marché : plus le volume de morceaux écoutés au-delà de 30 secondes – il faut atteindre cette durée minimum pour que la lecture soit comptabilisée – est grand, plus on dispose d’une part de marché importante dans le volume global d’écoute et plus on gagne d’argent à la fin. Donc, plus on propose de titres, plus le revenu potentiel est important et plus on a de chances, par ailleurs, d’accéder rapidement à une certification Or (50.000 ventes) ou Platine (100.000 ventes)*, ce qui permet ensuite de faire de la communication dessus.

C’est ce qui explique la quasi-hégémonie des rappeurs au palmarès des artistes les plus écoutés en streaming ?

Le rap a atteint un niveau grand public que le streaming est venu révéler pleinement -avant, les gens écoutaient déjà beaucoup cette musique, mais n’achetaient pas forcément de CD. Le rap - ou plutôt faudrait-il dire les raps tant Jul et Drake, par exemple, n’ont rien à voir l’un avec l’autre - est la musique des jeunes. Les 12-25 ans sont les plus présents sur les plateformes et ils écoutent de la musique en permanence, toute la journée, ce qui peut aboutir à des chiffres délirants. Smog de Damso a par exemple récemment comptabilisé 467.403 streams en 24 heures, rien que sur Spotify. Dès 25-30 ans, on commence à travailler, à avoir des enfants, les goûts musicaux se figent et l’écoute ralentit.

Pourquoi d’autres artistes, d’autres genres musicaux ne suivent-ils pas la même stratégie ?

Je pense que cela va venir. A part des chanteuses comme Jain ou Chris, aucun artiste de variété française ne réalise la majorité de ses écoutes et de son revenu sur le streaming. Ils vendent des CD, du téléchargement. Florent Pagny, par exemple, a dû réaliser 20 % de ses revenus en streaming pour son dernier album, là où le rappeur Niska en a fait 80 %. En dehors du rap et de l’électro à la mode comme Petit Biscuit les artistes n’ont pas encore basculé en streaming first [le streaming comme canal d’écoute prioritaire].

Qu’est-ce qui les en empêche ?

Produire un disque de Louane coûte plus cher que de produire un disque de Jul. Pour ce dernier, tout est fait par ordinateur. Il sélectionne ses boucles sonores et une fois qu’il a enregistré sa voix, ça part au mastering. Pour Louane, il faut un studio avec des musiciens qui vont venir jouer, enregistrer les chœurs, enregistrer la voix de la chanteuse dans des conditions « à l’ancienne ». Il y a des coûts de fabrication que l’on retrouve très peu dans le rap, hormis pour des albums de Drake ou Beyoncé… Alors peut-être que quand l’écosystème sera tourné vers le streaming, ils rallongeront le nombre de titres sur leurs albums. Et puis, il faut voir quelle sera l’issue du débat sur le mode de répartition des revenus qui, actuellement, a tendance à amplifier les revenus des plus gros et à amoindrir ceux des plus petits. Beaucoup plaident pour un système plus équitable. Ceux qui ne vendaient déjà pas de CD ne gagneront pas davantage d’argent avec le streaming, mais ceux qui parvenaient très bien à vendre leurs CD ont un vrai coup à jouer.

* Pour la certification d’un album, aux chiffres de ventes physiques et en téléchargement, il faut ajouter « l’équivalent ventes » que représentent les écoutes en streaming. Pour le calculer, il convient d’additionner le volume d’écoute en streaming de l’ensemble des titres de l’opus tout en divisant par deux le volume du titre le plus écouté. Les volumes sont ensuite divisés par 1.000 pour obtenir l’équivalent-ventes.