«Un couteau dans le cœur» et films d'Argento: Le cinéma a la jaunisse ce mercredi

CINEMA Ce mercredi, plusieurs films liés au «giallo» déboulent dans les salles françaises. Si vous ignorez tout du «giallo», cet article est pour vous…

Fabien Randanne

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Image extraite du film de Dario Argento «Les Frissons de l'angoisse» sorti pour la première fois en France en 1977.
Image extraite du film de Dario Argento «Les Frissons de l'angoisse» sorti pour la première fois en France en 1977. — Les Films du Camelia
  • Le giallo est un sous-genre très codifié du cinéma policier italien, qui a connu son âge d’or entre la fin des années 1960 et le milieu des années 1980 grâce à des réalisateurs comme Mario Bava ou Dario Argento.
  • En italien, « giallo » signifie « jaune », soit la couleur des polars édités par Mondadori de l’autre côté des Alpes.
  • Ce mercredi, plusieurs gialli sortent en salle : dont les versions restaurées de « L’Oiseau au plumage de cristal » et « Les Frissons de l’angoisse », signés par Dario Argento et « Un couteau dans le cœur » de Yann Gonzalez, qui était en compétition au Festival de Cannes 2018.

Ce mercredi, vous allez voir jaune dans les salles obscures. Oui, oui : jaune. Parce que parmi les nouveautés à l’affiche, vous pourrez prendre un ticket pour Un couteau dans le cœurde Yann Gonzalez avec Vanessa Paradis en héroïne principale, à moins que vous n’optiez pour un bon vieux Dario Argento en version restaurée : L’Oiseau au plumage de cristal, Le Chat à neuf queues, Les Frissons de l’angoisse… Vous ne voyez pas le rapport entre ces propositions et la couleur des poussins, des pissenlits et des cocus ? Tant mieux, cet article est écrit précisément pour vous.

Le point commun des films cités ci-dessus ? Ils ont tous à voir avec un sous-genre du cinéma policier italien : le giallo – qui signifie littéralement « jaune ». Un nom qui renvoie tout bêtement à la couleur des couvertures des polars publiés par les éditions Mondadori. Attention, n’importe quel thriller ne peut pas prétendre à ce qualificatif. « En plus de l’intrigue policière, un giallo mêle une pincée d’érotisme, de violence et de fétichisme. C’est très codé », précise Stéphane Bouyer, le directeur du Chat qui fume. Cette très petite entreprise s’est fait une spécialité d’éditer en DVD et Blu-ray, ces pépites du cinéma bis aux titres improbablement poétiques : Le venin de la peur (exploité en France en 1976 sous l’intitulé Carole, les salopes vont en enfer - ! -), Journée noire pour un bélier, L’assassin a réservé neuf fauteuils, La Longue Nuit de l’exorcisme

Gants de cuir, délires visuels et psychologie de comptoir

Autant d’œuvres extraites de l’âge d’or du giallo, qui court de la fin des années 1960 au milieu des années 1980. Pour trouver les pièces maîtresses du genre, parcourez les filmographies de Mario Bava (La Fille qui en savait trop, Six femmes pour l’assassin…), Sergio Martino (Toutes les couleurs du vice, L’Etrange Vice de Mme Wardth…) ou Dario Argento (ajoutons Quatre mouches de velours gris et Ténèbres aux titres cités plus haut).

Tueurs aux mains gantés de cuir, anatomies féminines exhibées de façon purement gratuites, délires visuels et psychologie de comptoir… Le giallo se distingue par son esthétique et son sens de l’excès. « A un moment, dans chaque film, il y a un pétage de plomb total. A l’époque, les Italiens y allaient à fond dans la violence. Le genre est d’ailleurs mort de cette surenchère : il fallait toujours plus de meurtres, d’érotisme, de bizarre », reprend Stéphane Bouyer.

« On recommence à regarder le giallo comme quelque chose d’intéressant, d’important, que les gens avaient oublié », se réjouissait Dario Argento auprès de 20 Minutes en 2016. Au fil des décennies, ce genre populaire a effectivement gagné en respectabilité entre programmations à la Cinémathèque et analyses érudites dans Les Cahiers du cinéma.

Une foule de jeunes réalisateurs du monde entier n’hésitent pas à s’en inspirer. En se contentant de références plus ou moins appuyées (Black Swan de Darren Aronofsky, Neon Demon de Nicolas Winding Refn…) ou en se réappropriant librement les codes (Amer, L’Etrange Couleur des larmes de ton corps d’Hélène Cattet et Bruno Forzani, Berberian Sound Studio de Peter Strickland, Masks d’Andreas Marschall…).

Génération VHS

Yann Gonzalez, lui, s’est retrouvé en course pour la Palme d’or au dernier Festival de Cannes, avec son néo-giallo Un couteau dans le coeur. « J’ai bien sûr songé à Argento pour sa liberté stylistique, ses partis pris de mise en scène qui n’ont pas peur de l’absurde, de l’incohérence », a-t-il confié à Mad Movies en précisant que sa « seule référence littérale en termes de giallo, c’est une scène de L’Eventreur de New York de [Lucio] Fulci. »

« Toute une génération d’actuels trentenaires ou jeunes quadras a connu l’époque de la VHS, et ils ont vu ou revu ces films qui ont été réédités, notamment aux Etats-Unis, au début des années 2000. Les passionnés de cinéma se sont rués dessus et tous ces jeunes réalisateurs qui se sont mangé du giallo en retiennent surtout l’esthétique, les lumières et la mise en scène », souligne le directeur du Chat qui fume en estimant à 2.000 ou 3.000 personnes le cœur de cible des œuvres auxquelles il donne une deuxième vie en DVD. Il faudrait évidemment y ajouter tous les cinéphages qui (re)découvrent les gialli par d’autres biais plus ou moins légaux.

Un marché de niche, certes, mais l’influence du giallo transparaît dans d’autres pans de la pop culture, à commencer par les séries (Pretty Little Liars, American Horror Story Hotel, Riverdale…) ou la bande dessinée (Midi-Minuit de Doug Headline et Massimo Semerano récemment éditée chez Dupuis…). Si l’on ajoute à cela les sorties ciné de ce mercredi, vous n’avez plus aucune excuse de ne pas vous offrir un petit coup de « jaune »…