Médine, Ministère A.M.E.R., Nekfeu, Orelsan… Plus de 20 ans de «battle» entre rap et politique

POLEMIQUE Alors que Médine est au cœur d’une polémique lancée par l’extrême droite, retour sur les 10 plus grandes «battle» qui ont opposé le monde du rap et celui de la politique en France…

Anne Demoulin

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Le rappeur Médine en concert à la Cigale.
Le rappeur Médine en concert à la Cigale. — SADAKA EDMOND/SIPA
  • L’extrême-droite et la droite appellent à l’annulation des concerts du rappeur Médine au Bataclan les 19 et 20 octobre.
  • En cause, le nom de l’un de ses albums Jihad, le plus grand combat est contre soi-même et les paroles du titre Don’t Laïk.
  • Depuis Jean-Louis Debré s’attaquant à Ministère A.M.E.R. en 1995, de nombreux rappeurs ont été la cible de virulentes critiques de la part des politiques.

A-t-il sa place au Bataclan ? L’extrême droite et la droite appellent à l’annulation des concerts du rappeur Médine au Bataclan les 19 et 20 octobre. Sa présence dans cette salle, où 90 personnes ont péri le 13 novembre 2015 dans l’attentat d’un commando djihadiste, choque, alors qu’il rappait « crucifions les laïcards comme à Golgotha » ou encore ou bien encore « J’mets des fatwas sur la tête des cons » début 2015 dans Don’t laïk et qu’il a intitulé l’un de ses albums Jihad, le plus grand combat est contre soi-même. Ce n’est pas une première. Voilà plus de vingt ans qu’entre la classe politique et le rap, ce n’est pas l’harmonie mais la battle.

1995 : Jean-Louis Debré vs Ministère A.M.E.R.

« Sacrifions le poulet ! Pas de paix sans que le poulet repose en paix, est-ce que tu le sais ? », scande le groupe Ministère A.M.E.R. en 1995 sur un titre intitulé Sacrifice de poulet sur BO du film La Haine de Mathieu Kassovitz. Les syndicats policiers demandent au ministre de l’Intérieur de l’époque, Jean-Louis Debré de porter plainte pour « incitation au meurtre ». Le groupe, reconnu coupable, est condamné à verser une amende de 250.000 francs et se sépare. « Ce qu’on a dit à l’époque s’inscrivait dans le contexte de la promotion du film La Haine. On était dans ce mood-là. Ce n’était pas la même époque. Aujourd’hui, j’ai davantage de barbe, de fiancées, d’argent. Mais, bon, je ne retire rien », commentera l’un des anciens membres de Ministère A.M.E.R, Stomy Bugsy, dans un entretien avec le Nouvel Observateur en 1998. Ironie du sort, un autre ex-membre du collectif, Doc Gyneco sera douze ans plus tard l’un des plus fervents soutiens de Nicolas Sarkozy lors de l’élection présidentielle !

2002 : Nicolas Sarkozy vs La Rumeur

En 2002, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, porte plainte contre Hamé, l’un des rappeurs du groupe La Rumeur, coupable à ses yeux d’avoir diffamé la police dans un texte intitulé Insécurité sous la plume d’un barbare, paru dans le fanzine du groupe et dans le livret accompagnant l’album L’Ombre sur la mesure. « Les rapports du ministre de l’Intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété », écrit Hamé dans ce billet pamphlétaire qui dénonce plusieurs décennies de brutalités policières. Le ministère de l’Intérieur décide de porter plainte pour « délit de diffamation publique envers une administration publique, en l’espèce la police nationale. » Huit années et cinq procès plus tard, la Cour de cassation a relaxé définitivement Hamé.

2003 : Nicolas Sarkozy vs Sniper

« La France est une garce et on s’est fait trahir/Le système voilà ce qui nous pousse à les haïr/La haine c’est ce qui rend nos propos vulgaires/On nique la France sous une tendance de musique populaire », scande le groupe Sniper en 2003 dans sa chanson La France. Des groupuscules d’extrême droite comme le Bloc identitaire lancent une campagne contre ces rappeurs, demandant aux élus locaux de les empêcher de se produire sur scène. Le ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy, condamne ces « voyous qui déshonorent la France » et porte plainte. Le groupe est relaxé à la demande du procureur.

2005 : François Grosdidier et 201 parlementaires vs le rap français

A la suite des émeutes dans les banlieues françaises, le député de Moselle, François Grosdidier, convainc 152 députés et 49 sénateurs UMP de s’associer à une plainte pour « incitation au racisme » anti-Blancs, expression conceptualisée en 1978 par François Duprat, alors l’un des responsables du Front national, contre sept groupes de rap français : Ministère A.M.E.R. (dissous dans les années 1990), Fabe, Salif, Lunatic (dissous en 2002), Smala, Monsieur R et Le 113.
« Le message de violence de ces rappeurs reçu par des jeunes déracinés, déculturés, peut légitimer chez eux l’incivilité, au pire le terrorisme », explique François Grosdidier au Monde. La plainte est rejetée. François Grosdidier lance une proposition de loi visant à créer un « délit d’atteinte à la dignité de l’Etat et de la France ». La loi ne sera jamais votée.

2006 : François Grosdidier vs Monsieur R

Dans FranSSe, Monsieur R débite : « La France est une garce, n’oublie pas de la baiser jusqu’à l’épuiser, comme une salope il faut la traiter “mec” ». Le député de Moselle François Grosdidier et un autre député, Daniel Mach, attaquent cette fois-ci pour « outrage aux bonnes mœurs ». Monsieur R est relaxé.

2009: Valérie Létard vs Orelsan

Dans Sale pute, écrite en 2007, Orelsan raconte sa fureur d’avoir été trompé par sa « poupée », lui balance des insultes et lui promettant entre autres qu’il lui « déboîterait la mâchoire » ou la « ferait avorter à l’opinel ». En 2009, alors qu’Orelsan sort son premier album, Perdu d’avance, et s’apprête à écumer les gros festivals, le morceau créé la polémique. Des blogueuses estiment qu’il s’agit d’un « appel à la violence conjugale ».

Le FN dénonce la chanson, le PS « un texte scandaleux », Valérie Létard, alors secrétaire d’Etat à la solidarité, demande aux dirigeants des sites de vidéo en ligne de « retirer immédiatement le clip incriminé », Christine Albanel, alors ministre de la culture, dénonce un « appel à la haine et à l’incitation au meurtre ».

Il est maintenu au Printemps de Bourges après que Marie-George Buffet, secrétaire nationale du PC, se soit assurée auprès du directeur du festival qu’il n’interprète pas cette chanson sur scène, et est déprogrammé du festival des Francofolies de La Rochelle.

« Dans cette chanson, j’essaie de montrer comment une pulsion peut transformer quelqu’un en monstre. J’ai tourné un clip où je porte un costume cravate et bois de l’alcool, pour montrer qu’il s’agit d’une fiction. En aucun cas je ne fais pas l’apologie de la violence conjugale. L’attitude de ce personnage me dégoûte, mais j’ai l’impression de représenter artistiquement la haine, comme a pu le faire un film comme Orange mécanique », se défend l’artiste.

Ce titre lui vaut d’être poursuivi par l’association Ni putes ni soumises. Il est relaxé en juin 2012 par le tribunal correctionnel de Paris qui estime que le rappeur s’exprimait « dans le cadre de sa liberté d’expression artistique ».

L’affaire ne s’arrête pas là. Cinq associations assignent en justice le rappeur normand pour huit de ses chansons, interprétées notamment lors d’un concert au Bataclan le 13 mai 2009. Parmi les titres dénoncés, Saint Valentin dans lequel il balance notamment « Ferme ta gueule ou tu vas te faire marie-trintigner ». A l’issue d’un long feuilleton judiciaire et de trois procès, il est relaxé par la cour d’appel de Versailles le 18 février 2016 au nom de la liberté d’expression et de la création artistique.

La cour estime que les textes « doivent en réalité être analysées dans le contexte du courant musical dans lequel elles s’inscrivent », ajoutant que « le rap pouvant être ressenti par certains comme étant un mode d’expression par nature brutal, provocateur, vulgaire voire violent puisqu’il se veut le reflet d’une génération désabusée et révoltée ». Les magistrats ont alors conclu que « le domaine de la création artistique, parce qu’il est le fruit de l’imaginaire du créateur, est soumis à un régime de liberté renforcé ».

Lorsqu’en 2018, Orelsan reçoit trois prix aux 33e Victoires de la musique, la polémique réapparaît et une pétition réclame qu’on retire ces récompenses à « cet individu qui devrait être tout simplement censuré ».

2009 : Frédéric Mitterrand vs Morsay

« J’nique la police municipale », fredonne le rappeur Morsay, membre du collectif Truands de la galère, provoquant un tollé parmi les syndicats de policiers. L’UMP dénonce des propos « violents, misogynes et homophobes ». Le nouveau ministre de la culture, Frédéric Mitterrand, déclare alors que « la liberté d’expression ne doit pas être le prétexte à des dérives incitant à la haine ou à la violence ».

2010: Brice Hortefeux vs AbdulX

« Si t’en vises un, tue-le, ne le rate pas (…) mets-lui une balle dans sa race », « toutes les banlieues de Paname brûlent la police », rappe en 2010 AbulX sur le titre Tirer sur les keufs. Brice Hortefeux, alors ministre de l’Intérieur, porte plainte contre ledit rappeur à la demande des syndicats policiers. Deux ans plus tard, il est condamné à 3.000 euros d’amende pour « injure publique ». AbdulX produit une vidéo dans laquelle il propose à Brice Hortefeux de lui faire une fellation. La justice relaxe le rappeur estimant que « malgré le caractère volontairement provocateur et grossier de ses propos (…), ils ne dépassent pas les limites autorisées de la liberté d’expression dans un genre musical connu pour une certaine forme d’outrance ».

2016 : Claude Guéant vs Nekfeu

En 2013, Nekfeu avait appelé dans sa chanson La Marche à un « autodafé pour ces chiens de Charlie Hebdo ». Deux ans plus tard, après la mort de huit collaborateurs de l’hebdomadaire dans un attentat, le rappeur s’était excusé via un communiqué publié sur Facebook. « Je tiens à présenter mes sincères condoléances aux familles et proches des victimes de la tuerie sauvage qui a eu lieu aujourd’hui au siège de Charlie Hebdo. (…) Mes intentions de l’époque n’étaient évidemment pas de m’attaquer aux personnes sous quelque forme que ce soit », écrit le rappeur le 7 janvier 2015, après la mort de huit collaborateurs de l’hebdomadaire dans un attentat. « Je considérais la récente ligne éditoriale de Charlie Hebdo comme opportuniste et dégradante envers la communauté musulmane dans le contexte d’islamophobie actuel », expliquait-il encore.

Lors d’une interview accordée à Sud Radio, Claude Guéant appelle le 15 février au boycott de Nekfeu, après avoir avoué ne pas connaître l’artiste et que le journaliste ne lui raconte la polémique.

2016 : L’extrême droite vs Black M

Une polémique, comme celle de Médine, lancée par l’extrême droite. Le 10 mai 2016, le site identitaire Français de souche explique « pourquoi le rappeur Black M n’a pas sa place » aux cérémonies de Verdun, mettant en avant des propos péjoratifs à l’égard de la France. La présidente du FN, Marine Le Pen, juge ces mêmes propos du rappeur « extrêmement injurieux à l’égard des Français ».

Les élus FN reprennent en chœur, suivi par les élus de droite. Nicolas Sarkozy, alors président du parti Les Républicains, juge dans un entretien au Monde qu'« à l’évidence, ce n’était pas une bonne idée » d’inviter Black M, « un chanteur qui a insulté la France » et « tenu des propos homophobes et antisémites ».

La ministre de la Culture Audrey Azoulay déplore quant à elle « un ordre moral nauséabond » tandis que le secrétaire d’État auprès du ministre de la Défense, chargé des Anciens combattants et de la Mémoire, Jean-Marc Todeschini avait carrément évoqué « un premier pas vers le fascisme ». Même l’intervention de François Hollande n’a pas changé le cours de choses. Il n’y a pas eu de concert de Black M à Verdun le 29 mai.