Mot de l'année 2018: Vous avez voté, et vous n'êtes pas d'accord avec le jury

VOCABULAIRE Le festival du mot en partenariat avec « 20 Minutes » élit chaque année le mot de l’année…

Claire Barrois

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Les actrices mobilisées pour les mouvements Me Too et Time's Up au Festival de Cannes.
Les actrices mobilisées pour les mouvements Me Too et Time's Up au Festival de Cannes. — David Fisher/Shuttersto/SIPA
  • En partenariat avec le Festival du mot, 20 Minutes a participé à l'élection du mot de l'année 2018.
  • Le jury, composé à une grande majorité d'hommes, a désigné le mot « Femmes » comme vainqueur.
  • Ce mot a remplacé « féminisme », jugé trop excluant. 
  • Maria Candea, une linguiste, nous a expliqué quelle était la différence entre ces termes, et ce que leur emploi impliquait.

D’une courte tête, pour les lecteurs de 20 Minutes, le mot de l’année était « porc », devant « vegan » et « harcèlement ». Visiblement, vous avez été marqués par le mouvement #Metoo​, renommé « Balance ton porc » en France, qui dénonçait le harcèlement et les agressions sexuelles subis par les actrices dans le milieu du cinéma, et dans la société en général. Tout autant marqué par le mouvement, le jury a préféré le terme « femmes » à « bitcoin », « colère », « glyphosate », « harcèlement », « jupitérien », « métissage », le choix du public global, « porc », « réchauffement », « ressenti » et « vegan ».

Pour le président du jury, Roland Cayrol, ce mot s’imposait parce qu'« il a eu un écho inouï dans la presse cette année. C’est une évidence qui s’est imposée au monde, un mouvement de société qui a posé la question de la condition des femmes. » « Femmes » a également volé la vedette à « féminisme » qui était la première variante envisagée. Alors qu’une partie du jury estimait que c’était un mot trop large, au contraire, d’autres ont rétorqué qu’il permettait de dire beaucoup de choses. 20 Minutes a demandé l’avis d’une linguiste pour trancher.

« Ça reste compliqué d’être une femme »

« "Femme", ça ne veut rien dire, estime Maria Candea, enseignante-chercheuse à la Sorbonne Nouvelle. Choisir ce mot comme mot de l’année, c’est un peu se dire : "Elles ouvrent la bouche, c’est déjà extraordinaire donc il faut fêter ça". Le problème ce n’est pas qu’elles ne peuvent pas parler, mais que ça reste compliqué d’être une femme. » Elle ajoute : « C’est imaginer que le fait d’être femme donne des positions politiques. C’est dépolitisant au possible ! Deux catégories pour définir l’humanité, c’est quand même pas beaucoup ! » Mais alors, pourquoi la société a-t-elle peur du féminisme (ou du mot) ?

« Avant le mouvement #Metoo, on pensait que tout était réglé chez nous, affirme la linguiste. #Metoo a créé une avalanche de témoignages de femmes et on s’est rendu compte que le problème n’était pas réglé, que ça n’était pas que dans des pays très différents du nôtre. L’explosion de la parole de personnes très peu politisées et conscientisées a eu un effet miroir très désagréable, très dérangeant. »

« L’inquiétude de la suppression de la séduction »

Evoquer le féminisme, selon elle, c’est accepter qu' « une jeune fille ou un jeune garçon ne vivent pas dans le même monde. Le partage des tâches, tout le monde est d’accord sur le principe, mais les emmerdeuses regardent les chiffres et les sondages, soulignent le fait qu’on en a encore pour 150 ans pour arriver à l’égalité. Les hommes sont toujours d’accord pour qu’elles aient quelques droits, mais sans aller trop loin. » Et à chaque avancée des féministes, « on retrouve toujours l’inquiétude de la suppression de la séduction, du couple ».

Et de souligner qu’aujourd’hui, « l’absence d’égalité repose sur les individus et plus sur la loi. » Preuve en est, dans ce jury, on comptait seulement trois femmes sur dix-neuf votants. Et la linguiste de soulever que, dans la liste, « Harcèlement » aurait été « plus consensuel », d’autant plus que le mouvement #Metoo l’a évoqué dans tous les milieux et de toutes les sortes. Et puis, « peu de gens sont pour le harcèlement. »