«Ravissement»: Quand enlever des femmes avec violence était tout un art

HISTOIRE Un ouvrage d’histoire de l’art revient sur la figure du « ravissement », ou l’enlèvement violent de femmes…

Benjamin Chapon

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L'Enlèvement des Sabines par Giambologna, 1583
L'Enlèvement des Sabines par Giambologna, 1583 — Domenico Tondini/SUPERSTOCK/SIPA

L’Enlèvement des Sabines, L’enlèvement d’Europe, L’Enlèvement de Rebecca… L’histoire de l’art est ponctuée de scènes d'enlèvements ou « ravissements », terme à la polysémie délicieusement désuète et titre de l’ouvrage de Jérôme Delaplanche, directeur du département d’histoire de l’art de l’Académie de France à Rome. Dans son livre, Ravissement : Les représentations d’enlèvement amoureux dans l’art ( Citadelles & Mazenod), l’historien d’art analyse ces rapts sous tous les angles.

L’Enlèvement de Proserpine, du Bernin (1621-1622)
L’Enlèvement de Proserpine, du Bernin (1621-1622) - Luciano Romano

« Les enlèvements amoureux sont des sujets qui incitent l’artiste à développer pleinement sa virtuosité : représenter un corps qui s’empare passionnément d’un autre corps dans la contrainte ou le ravissement est un vrai défi artistique, explique Jérôme Delaplanche à 20 Minutes. Pour la plupart des artistes que j’étudie dans ce livre, les œuvres qui représentent un enlèvement comptent parmi leurs meilleures créations, que ce soit pour Titien, Bernin, Rubens ou tant d’autres. »

« L’image érotisée d’une victime frémissante »

Dans son livre, le spécialiste signale que « les représentations d’enlèvement définissent un système entièrement masculin. Ce sont des œuvres d’art créées par des hommes, pour des hommes, et illustrant des récits imaginés par des hommes, pour des hommes. Elles présentent les femmes enlevées de telle sorte que nous sommes associés à la convoitise masculine, nous offrant l’image érotisée et complaisante d’une victime frémissante. » Pour autant, ni ces œuvres ni le livre de Jérôme Delaplanche ne sont à mettre en regard avec les  récents mouvements de dénonciations des violences faites aux femmes comme #MeToo.

L’Enlèvement de Proserpine de Niccolò dell’Abate, vers 1570
L’Enlèvement de Proserpine de Niccolò dell’Abate, vers 1570 - Agence photographique de la Réunion des Musées Nationaux – Grand Palais, Paris (Musée du Louvre/Hervé Lewandowski)

« Je raconte comment tous ces artistes ont mis en scène des textes racontant des histoires de désir et de contrainte, précise l’historien. Aujourd’hui, on appellerait cela des agressions sexuelles. J’ai commencé à travailler sur ce sujet en 2006 mais le livre rencontre aujourd’hui une actualité brûlante. Toutefois, il est impératif de ne pas faire d’anachronisme et de ne pas juger ces œuvres venues d’un autre temps à l’aune de notre propre vision du monde. On ne peut pas appliquer nos valeurs morales contemporaines, aussi vertueuses cherchent-elles à être, à des œuvres qui relèvent d’un monde culturel différent. »

« Se frotter à la complexité du monde »

Pour autant, ces œuvres, derrière la beauté du geste, montre des actes violents, en quelque sorte « cachés » par le défi esthétique et plastique relevé par l’artiste. En cela, elles dérangent  les spectateurs du XXIe siècle. Plusieurs polémiques ont ponctué  ces derniers mois à cause d’œuvres d’art anciennes jugées aujourd’hui sexistes.

Hylas et la nymphe, de François Gérard (1826)
Hylas et la nymphe, de François Gérard (1826) - Agence photographique de la Réunion des Musées Nationaux – Grand Palais, Paris (Benoît Touchard)

Jérôme Delaplanche explique ainsi qu’il faut, notamment dans les musées, faire un travail d’explication et de contextualisation à destination du grand public : « De nos jours, beaucoup de musées, en particulier américains, se posent la question de la manière de présenter au public de telles œuvres. La dernière des choses à faire serait de les décrocher. Car, c’est justement le rôle central du musée que de nous inciter à nous frotter à la complexité du monde. L’inconfort est la vie même. »