De Christine and The Queens à Chris, entre le féminin et le masculin... histoire d'une mue

MUSIQUE Après le succès de son premier album, « Chaleur humaine », elle revient ce vendredi avec « Damn, dis-moi », le premier extrait de son deuxième opus. Mais Christine and the Queens a désormais pour pseudo Chris. Explications…

Fabien Randanne
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Chris (ex-Christine and the Queens), lors d'un événement Burberry, à New York, en mai 2017.
Chris (ex-Christine and the Queens), lors d'un événement Burberry, à New York, en mai 2017. — Zach Hilty/BFA/Shutters/SIPA
  • Chris est une chanteuse française de 29 ans qui s’est fait connaître avec le pseudonyme de Christine and The Queens lors de la sortie de son premier album, « Chaleur humaine », en 2014.
  • Depuis qu’elle a annoncé son retour avec un nouveau single - « Damn, dis-moi », disponible depuis ce vendredi, elle demande qu’on l’appelle Chris.
  • Ce changement de pseudonyme correspond à l’évolution personnelle de la chanteuse qui s’intéresse à la notion de fluidité des genres.

Appelez-la Chris. Lorsqu’elle a annoncé son retour en mars, elle s’était amusée à biffer – sur ses visuels, sur son compte Twitter - son ancien pseudonyme pour ramener le nouveau à une substantifique moelle.

Christine and The Queen n’est plus, vive Chris. « Il va falloir s’habituer, a prévenu la chanteuse dans une interview à RTL ce jeudi. Chris c’est un surnom avec encore moins de genre, avec encore moins de manière aussi ». Celle qui est Héloïse Letissier à l’état civil fait évoluer son « personnage » et autant en prendre acte dès ce vendredi avec la sortie de Damn, dis-moi, premier extrait de son futur album prévu pour la rentrée.

« J’ai toujours considéré qu’être une femme était un obstacle »

Cheveux raccourcis, débardeur noir de loubard, sur ses nouvelles photos, l’artiste arbore un look androgyne, butch [qualificatif pouvant désigner une femme ayant l’apparence d’un homme]. « La pop star française qui défie le genre », avait titré le magazine américain Time, à l’automne 2016, en mettant la chanteuse en Une. En pages intérieures, elle déclarait : « J’ai toujours considéré qu’être une femme était un obstacle, donc j’ai voulu devenir neutre en termes de genre. » En mars, dans un autoportrait rédigé pour Egoïste, elle précisait : « Le féminin est sans cesse menacé par l’enclavement ou la dissolution. La punition la plus cuisante est de ne plus faire partie de ce qui est baisable. (…) Nos habits sont de séduisantes entraves, nos pilules s’avalent au nom de ce qui doit être régulé, nos hygiènes sont hurlées comme nécessaires ; quant à nos désirs, ils sont soigneusement étranglés à leur naissance, par des insultes jetées à la face de celles qui embrassent sans attendre. » Et d’annoncer : « Je vais vous voler toutes les parades usées du virilisme pour en faire quelque chose de plus suspect. »

Des mots qui font écho à King Kong Théorie de Virginie Despentes. Comme lorsque l’auteure affirme dans cet essai - et manifeste féministe - que « plaire aux hommes est un art compliqué, qui demande qu’on gomme tout ce qui relève de la puissance. (…) Etre complexée, voilà qui est féminin. Effacée. Bien écouter. Ne pas trop briller intellectuellement. Juste assez cultivée pour comprendre ce qu’un bellâtre a à raconter. »

« Ce n’est pas une mue à la Bowie »

A une époque où le concept de gender fluid[de fluidité dans le genre, le fait de brouiller les frontières entre ce qui relève supposément du masculin ou du féminin] se démocratise, cette métamorphose peut passer pour un calcul aux yeux des mauvaises langues. Chris « a toujours été attirée par le mélange de genres. Etre gender fluid ça passe par la gestuelle et par la posture du corps, on le trouve dans la façon de danser, de parler ou de bouger », expliquait Nicolas Huchard son chorégraphe, aux Inrocks il y a déjà deux ans.

« Ce n’est pas une mue à la Bowie », insistait la principale intéressée ce vendredi matin au micro d’Europe 1, en référence au Ziggy Stardust que la star britannique avait fini par « tuer » sur scène pour faire entrer sa carrière dans une nouvelle ère. « Il y a quelque chose qui se simplifie ou se densifie », a-t-elle poursuivi au micro de la radio au logo bleu et blanc.

En faisant un peu de psychologie de comptoir, ses changements de pseudonymes peuvent être analysés comme le reflet de la quête introspective de l’artiste. Héloïse Letessier a d’abord eu une épiphanie pour le prénom Christine. « L’acte de me nommer m’a semblé beau et bon. Christine. Je répétais le prénom tout bas, avec émerveillement. Dans les transports, dans la rue, dans mon tout petit appartement lyonnais : Christine. Je jubilais, je savais quelque chose qu’ils ignoraient encore : j’étais devenue », se remémore-t-elle sur le papier glacé d’Egoïste.

Chris comme « crisse »

Coup de déprime, besoin d’autres horizons : elle part pour Londres où des drag queens l’aident à remonter la pente, son prénom d’emprunt s’accroche à ces alliées - des performers incarnant sur scène, souvent avec outrance, des personnages construits autour des stéréotypes et attributs féminins.

Son premier album, Chaleur humaine, sort en 2014. Elle le défendra en tant que Christine and The Queens. Un intitulé qui interroge alors certains médias : pourquoi une artiste solo se présente-t-elle avec ce qui pourrait être le nom d’un groupe ? Sans doute le fait des mêmes journalistes déconcertés qui, lorsqu’elle a dévoilé, en octobre 2015, la vidéo de Paradis perdus, ont provoqué son agacement : « C’est curieux comme la moitié des papiers qui relaient mes clips attribuent toujours mes idées aux hommes avec qui je collabore. (…) C’est extrêmement frustrant de travailler son projet jusque dans les détails de ses clips et de comprendre par la suite qu’il suffira qu’un homme soit dans la pièce avec toi pour qu’il soit considéré à l’origine de tes idées », tweetait-elle alors.

En optant pour Chris, elle nous dit aujourd’hui qu’elle existe par elle-même. Les paradoxes demeurent en revanche, car ce prénom se prête à de multiples interprétations. En anglais, il est mixte. En français, il est masculin et peut être féminin en tant que diminutif. L’homophonie s’entend différemment d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique : en France, ça « crisse » comme une craie sur un tableau noir, au Québec, c’est un juron, synonyme de « vaurien » ou de « colère ».

« J’avance (…) par décentrement »

Chris reste indéfinissable. « (Non, je ne compte pas vous rendre la tâche plus facile avec des définitions qui inciteraient à la paresse. Je compte vous enrager à coups d’hésitations) », provoquait-elle, toujours dans son autoportrait pour Egoïste.

Egoïste, Chris ne l’est pas (ou du moins, plus). Comme le souligne ce vendredi M Le Mag – l’hebdomadaire du Monde -, la star a échangé ces derniers mois avec le Bureau d’accueil et d’accompagnement des migrants (BAAM) et a pris part à une mission de l’Agence des Nations unies pour les réfugiés en Ouganda. Elle explique : « L’histoire de mon corps, de mes colères, de mon féminisme m’a amenée à rencontrer d’autres causes, comme celle de l’antiracisme. J’avance dans mon engagement, par décentrement. » Et cela pourrait bien déboucher sur une nouvelle mue.