Angelino, l'un des héros de la série BD Mutafukaz
Angelino, l'un des héros de la série BD Mutafukaz — © Run / Label 619 / Ankama éd. 2018

INTERVIEW

VIDEO. Run: «Plus les personnages de "Mutafukaz" sont réalistes et plus ils sont dangereux»

Run, le créateur des (més)aventures d’Angelino et Vinz, commente quelques planches emblématiques de sa série rééditée en intégrale BD avant sa sortie au cinéma le 23 mai…

  • « Mutafukaz » est une saga urbaine piochant dans des genres aussi variés que le Gangsta, la Blaxploitation ou la Lucha Libre.
  • Six albums ont été publiés depuis la création de la série, en 2006. Ils viennent d'être réédités en intégrale.
  • Les antihéros de la saga passeront des cases à la toile le 23 mai, date de la sortie du film animé « Mutafukaz ».

Qui se souvient de « l’électrochoc Mutafukaz » à sa sortie ? En déployant un univers déjanté, hyperviolent et foisonnant de références (aux cultures urbaines, hip-hop, exploitation etc), son auteur, Run - de son vrai nom Guillaume Renard -, initiait une vague décomplexée de « BD de genre ». Le succès fut tel (la série s’est vendue à plus de 145.000 exemplaires par le monde) que douze ans plus tard, le nordiste sort l’intégrale des six volumes de Mutafukaz et vient d’en réaliser l’adaptation animée.

L’artiste a accepté de commenter, pour 20 Minutes, trois extraits évocateurs des péripéties de Lino et Vinz, deux losers de la mégapole Dark Meat City qui, à la suite d'un banal accident de scooter, voient leur quartier pourri se transformer en un environnement cauchemardesque…

Ça vous projette loin, non ? À la création de Mutafukaz

Oui. Je me souviens du moment où j’ai dessiné cette séquence. Je n’avais toujours pas trouvé d’éditeur mais n’avais pas non plus baissé les bras. Je me disais que quoi qu’il arrive, je ferais cette BD, même si c’était juste pour moi. Je commençais à me sentir un peu plus à l’aise avec la narration et les scènes d’action, mais ça restait timide.

La séquence annonce la couleur !

Effectivement, dès ce passage, le doute n’est plus permis : Vinz et Angelino sont bien pris en chasse par de mystérieux hommes en noir. Ce qui est représentatif de la saga ici, c’est qu’on peut remarquer la différence de traitement graphique entre les personnages principaux - des losers magnifiques - et leur poursuivant. I y a d’ailleurs, dans Mutafukaz, une règle graphique tacite : plus les personnages sont réalistes dans leurs proportions, et plus ils sont dangereux.

Le trailer du film (en salles le 23 mai)

 

Comme dans cette séquence éclatée, votre dessin « sort » souvent du cadre…

Parce que je voulais éclater la narration pour renforcer le côté chaotique de la ville qui devient, alors que commencent des émeutes, hors de contrôle. Il y a une grosse tension raciale dans cette séquence. Dark Meat City, à l’instar de Los Angeles, la ville de référence, est en effet une mégalopole communautaire divisée en quartiers ethniques hermétiques… Si on ne comprend pas le concept de communauté, on ne comprend rien à la société américaine. Ça m’interpelle à chaque fois que je visite ce pays.

Heu… Il n’est pas bizarre, le chien que craint Lino ?

Haha ! Angelino croit voir un chien, qui est en vérité une hyène - ce qui le rassure, paradoxalement. Dans l’histoire, on va progressivement comprendre pourquoi il a peur des chiens. Sinon, l’image de l’hyène au bout d’une chaîne est une réminiscence d’images de dresseurs d’hyènes au Niger qui m’ont marqué… bien plus impressionnant qu’un classique Pitbull du ter-ter.

Cette scène un peu gore rappelle la grande violence que recèle la série…

Angelino prend conscience de la bête qui sommeille en lui et contre laquelle il semble ne rien pouvoir faire. Si le moment est révélateur pour Angelino, pas sûr que la planche soit très représentative de la saga…

Vous vous souvenez de sa réalisation ? En êtes-vous, a posteriori, toujours satisfait ou la dessineriez-vous différemment aujourd’hui ?

Oui. Je voulais vraiment qu’on ressente le choc d’Angelino quand il reprend ses esprits et qu’il constate le massacre qu’il vient de commettre, mais je n’en suis pas totalement satisfait, même si le message est compréhensible. J’aurais pu jouer avec des plans différents, faire des focus sur des détails sordides pour davantage renforcer son effroi… mais c’est un piège dans lequel j’évite de tomber : je pourrais passer mon temps à retravailler les mêmes planches de manière sempiternelle à chaque réimpression.

Avec la sortie de l’intégrale et celle, prochaine, du film, l’heure est un peu au bilan. Mais au fait, comment la série est-elle née ? Run raconte que ses tout premiers coups de crayon pour Mutafukaz datent de… 1997, soit près de dix ans avant la « vraie » création du titre ! « J’étais étudiant aux Beaux-Arts et je faisais une petite BD au style rudimentaire en noir et blanc, en écriture automatique, qui constituait d’une certaine manière la version zéro du projet », se souvient-il.

En 2003, l’auteur réalise un court-métrage de 7 minutes, Operation Black Head (nominé au Sundance festival 2003), mettant en scène Vinz et Angelino dans leur forme quasi définitive. Deux ans plus tard, il décide de se lancer dans « la bande dessinée, ce merveilleux média où l’on peut faire ce qu’on veut, où le metteur en scène a un vrai crédit illimité – son imagination – et n’est contraint que par ses propres compétences »…

On connaît le résultat, et on croise les doigts pour que la version cinéma de Mutafukaz rencontre le même succès que la BD dont elle est tirée.

Intégrale « Mutafukaz » de Run, depuis le 4 mai aux éditions Ankama, 34,90 euros.

Ce que 20 Minutes disait de Mutafukaz à sa sortie, en 2006

Mutafukaz (Ankama) doit son statut d'ovni de la rentrée BD à sa faculté d'absorption des genres : de l'art urbain au manga, en passant par le roman pulp, le jeu vidéo et la culture latino, nombreuses sont les influences revendiquées par Run, son auteur. On y suit les tribulations de deux losers dans Dark Meat City, contrôlée par les gangs et la mafia. Angelino, avec sa tête en boule de bowling, et Vinz, au crâne continuellement enflammé, sont traqués par des tueurs aux motivations troubles... Résultat : ça canarde sur cent pages, avec des voltiges à la Matrix, des graphismes explosifs et des typos déstructurées. Cette richesse fait de Mutafukaz un immanquable déjà culte, entre un film de Tarantino et le jeu « GTA »