Eurovision: Ça y est, cette année est celle de la bonne musique au concours

MUSIQUE Le Portugais Salvador Sobral, qui a remporté l’Eurovision l’an passé, clame son aversion pour « la musique fast-food ». Alors que Lisbonne s’apprête à accueillir l’édition 2018, il semblerait qu’il ait été entendu, ou presque…

Fabien Randanne

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La Finlandaise Saara Aalto et l'un de ses danseurs, le 3 mai 2018, sur la scène de l'Altice Arena de Lisbonne, pendant la répétition de la première demi-finale de l'Eurovision.
La Finlandaise Saara Aalto et l'un de ses danseurs, le 3 mai 2018, sur la scène de l'Altice Arena de Lisbonne, pendant la répétition de la première demi-finale de l'Eurovision. — Thomas Hanses
  • L’Eurovision 2018 se déroule à l’Altice Arena de la capitale portugaise, avec des demi-finales prévues les 8 et 10 mai.
  • Quarante-trois pays sont en lice, mais seuls vingt-six seront au rendez-vous de la finale du 12 mai.
  • Cette année, plusieurs chansons de qualité sont à signaler, mais on pourra encore compter sur des morceaux Eurodance plus improbables…

De notre envoyé spécial à Lisbonne (Portugal)

« Nous vivons dans un monde de musique jetable, fast-food, sans aucun contenu. Je pense que ma victoire peut être celle des gens qui font de la musique ayant un sens ». Le 13 mai 2017, juste après avoir remporté l’Eurovision, le Portugais Salvador Sobral a fait grincer bien des dents avec son discours de lauréat. « La musique, ce n’est pas des feux d’artifice, c’est des émotions. Alors essayons de changer ça et ramenons la musique au centre », concluait le chanteur de 27 ans.

Un an après, alors que Lisbonne s’apprête à accueillir la 63e édition du concours, il semblerait que ce vœu ne soit pas resté en l’air. Premier changement de taille par rapport aux éditions précédentes : les gigantesques écrans LED sont aux abonnés absents. Si les candidats peuvent compter sur une débauche de lumières avec quelque 800 spots, il leur sera difficile de se reposer sur des projections vidéo monumentales pour sublimer leurs numéros.

La France n’est « pas là pour concourir au prix de la meilleure mise en scène »

A en juger par les premières répétitions qui se sont déroulées cette semaine, cela met des bâtons dans les roues de pas mal de monde. La Grecque à l’air bien seule sur l’immense plateau, le groupe bulgare compense avec une réalisation chichiteuse pleine de fondus et de split-screens, le Monténégrin mise quant à lui sur l’habit de lumière en alu. D’autres ont contourné la difficulté en venant avec leurs propres écrans et accessoires. Le Suédois Benjamin Ingrosso déambulera devant son mur de néons, la Finlandaise Saara Aalto entamera sa chanson sur une roue de lanceur de couteaux et la candidate de Chypre secoue sa chevelure comme si elle cherchait à chasser un essaim d’abeilles avec.

Le minimalisme imposé n’est en revanche pas pour déplaire au chef de la délégation française Edoardo Grassi qui a déjà fait savoir que les tricolores ne sont pas dans la capitale portugaise « pour concourir au prix de la meilleure mise en scène. La chanson d’abord. Le reste suivra. » On l’a effectivement constaté lors de la répétition de vendredi soir.

Il faut dire que la chanson de Madame Monsieur pour la France remplit parfaitement le cahier des charges rêvé de Salvador Sobral. Le texte de Mercy raconte l’histoire vraie d’un bébé né sur L’Aquarius, un bateau venu au secours de migrants naufragés en Méditerranée et la mélodie électro pop est dans la lignée d’une French Touch élégante et grand public. Donc pas du tout le genre de Big Mac musical sur lequel aime cracher le Portugais.

Un Danois à la « Game of Thrones »

L’Italie aussi pourrait décrocher le label Sobral. Ermal Meta et Fabrizio Moro, artistes confirmés qui n’ont plus grand-chose à prouver, scanderont Non mi avete fatto niente, (« Vous ne m’avez rien fait ») pour honorer la résilience face au terrorisme et dénoncer les « guerres inutiles ».

Dans le même rayon, on rangerait aussi le O Jardim de la Portugaise Claudia Pascoal ou le You Let Me Walk Alone de l’Allemand Michael Schulte, deux ballades en forme de conversation avec des proches décédés, sa grand-mère pour la première, son père pour le second. Le deuil du père est aussi au cœur de la chanson hongroise du groupe AWS. Un morceau metal, qui déploie une énergie suffisante, pense-t-on, pour se frayer une place dans le Top 10.

Rasmussen, le Danois cultivant son allure de viking, propose un Higher Ground épique comme le générique de Game of Thrones. Waylon, le Néerlandais qui s’est classé deuxième de l’Eurovision en 2014, l’année de la victoire de  Conchita Wurst, assurera le quota country et les Bulgares serviront un morceau aussi glacé qu’élégant - et peut-être un peu trop cérébral pour faire l’unanimité. Autant de propositions élargissant l’éventail de sonorités de cette édition lisboète.

Musique KFC

Mais reconnaissons-le, parmi les quarante-trois morceaux en lice - seuls vingt-six participeront à la finale - il y a à boire et à manger. Et le menu n’est pas toujours gastronomique. Un grand nombre de ballades manquent d’un je-ne-sais-quoi pour réellement nous transporter. Et certaines sont si vite oubliées qu’écoutées. On ne les citera pas ici, ce n’est pas le moment de se faire des ennemis.

Et puis, n’en déplaise à Salvador Sobral, si on peut apprécier des mets délicats, qui ne se réjouit pas d’avaler un bon burger de temps en temps ? L’Eurovision, c’est aussi son Eurodance imparable et ses scénographies improbables et inversement (spoiler : la Biélorussie nous gâte vraiment cette année niveau kitcherie grand guignol), ses artistes qui se déhanchent en nous donnant du « Love » à longueur de refrain. Et de ce côté-là, on va être servis avec le Fuego chypriote, le Monsters finlandais ou le We Got Love australien, entre autres.

Toy, de l’Israélienne Netta Barzilai, fait le grand écart. Les paroles font référence à la libération de la parole des femmes, à la lutte contre le harcèlement, au mouvement #MeToo. « Je ne suis pas ton jouet, pauvre gamin. Je vais te démonter », clame le refrain. La mélodie a une efficacité pop et la singularité du morceau repose dans les cris de poule qu’imite la chanteuse en roulant malicieusement des yeux. Certains crient au génie. Les détracteurs parlent de musique pour KFC. Comme quoi, on en revient toujours au fast-food.