VIDEO. Mai-68: Clerc, Dutronc, Renaud... Quels chanteurs ont rythmé la révolte des manifestants et des grévistes?

MUSIQUE Quel rôle a joué la musique dans la vague libertaire qui a déferlé dans cette France qui «s’ennuie» en 1968?...

Anne Demoulin

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Julien Clerc devient célèbre en mai 1968 avec «La Cavalerie».
Julien Clerc devient célèbre en mai 1968 avec «La Cavalerie». — UNIVERSAL PHOTO/SIPA
  • Depuis des lustres en France, comme ailleurs, on conteste en chantant.
  • A la fin des années 1950 et au début des années 1960, les chansons de Boris Vian, Georges Brassens, Jean Ferrat et Léo Ferré commencent à remuer les consciences.
  • Si Bob Dylan et Joan Baez chantent la contestation aux Etats-Unis, en France, les Elucabrations d'Antoine préfigurent les événements. Mais c'est le titre Il est cinq heures, Paris s’éveille de Jacques Dutronc qui devient l'hymne de Mai-68.

En mai 1968, la barricade ferme la rue mais ouvre-t-elle la voix ? Depuis des lustres en France, comme ailleurs, on conteste en chantant : Ça ira et La Carmagnole en 1789, Le Temps des cerises ou L’Internationale pendant la Commune de Paris. « Aucun mouvement sociologique fort ne se passe sans musique », estime Jérôme Soligny, directeur de collection chez Glénat qui publie Sous les pavés les chansons, Une anthologie des airs rebelles, un ouvrage signé Stan Cuesta. Quel rôle a joué la musique dans la vague libertaire qui a déferlé dans cette France qui « s’ennuie » en 1968 ? Qu’écoutaient les manifestants et autres grévistes dans les transistors ?

Les chansons qui préfigurent les événements

A la fin des années 1950 et au début des années 1960, les chansons de Boris Vian, Georges Brassens, Jean Ferrat et Léo Ferré, qui signe son premier contrat avec Le Chant du Monde, label affilié au PC, commencent à remuer les consciences.

« La contestation passe aussi par les chansons anglo-saxonnes, notamment celles de Bob Dylan et Joan Baez. Mai-68 s’inscrit dans un mouvement de contestation globale », souligne Jérôme Soligny. Une vague qui touche la France grâce à Hugues Aufray et les 11 titres de son Aufray chante Dylan. « A l’époque, les chansons anglo-saxonnes sont souvent adaptées en français », rappelle l’expert.

En 1965, Antoine, totalement obsédé par Bob Dylan, sort ses Elucabrations, titre dans lequel il revendique les cheveux longs, les chemises à fleurs et la vente de la pilule dans les Monoprix. Il fait partie des quelques voix en France qui préfigurent la révolte de 1968 au mitan des années 1960.

Huit ans de gaullisme, c’est trop, semble se dire Michel Delpech dans Inventaire 66.

Michel Polnareff prêche l’amour libre avec L’amour avec toi, interdit d’antenne jusqu’à 22 heures.

Colette Magny entonne pour le label Le Chant du Monde, Vietnam 67.

« Les années 1960 ont été des années utopistes à maints égards », commente Jérôme Soligny.

Les chansons des barricades

Lorsqu’éclate la révolte, les transistors diffusent une musique bien inoffensive : Quand une fille aime un garçon de Sheila, A tout casser de Johnny Hallyday et Il est cinq heures, Paris s’éveille de Jacques Dutronc. Diffusée abondamment au printemps 1968 (le disque sort au mois de mars), la chanson du beau gosse je-m’en-foutiste va résonner fortement avec les événements de mai. « La France s’ennuie », constate Viansson-Ponté en une du Monde le 15 mars… mais Paris s’éveille.

La chanson devient l’hymne des manifestants. « Les 403 sont renversées, la grève sauvage est générale. Les Ford finissent de brûler, les enragés ouvrent le bal. Il est cinq heures… Paris s’éveille, Paris s’éveille », entonne-t-on sur l’air de Dutronc sur les barricades.

Les chansons en hommage aux événements

On martèle aussi des slogans libertaires, des chants prolétariens parmi lesquels L’Internationale et les couplets de A bas l’état policier de Dominique Grange et la toute première chanson de Renaud, Crève Salope qui tire sur l’autorité parentale, policière ou religieuse. Le futur chanteur vedette la chante à la Sorbonne, les lycéens parisiens adoptent le titre.

« J’aurai enfin tous les courages/Ce sera mon héritage/Et j’abolirai l’ennui… », promet le premier 45 tours de Julien Clerc, dernier disque sorti des usines avant la grève générale, La Cavalerie, signé de l’anarchiste Etienne Roda-Giles. Le tube tourne en boucle dans les transistors des radios dites « périphériques » RTL et Europe 1 (O.R.T.F est en grève) tout comme Animal on est mal de Gérard Manset ou Le Bal des Laze de Michel Polnareff.

Le 10 mai, Léo Ferré chante pour la première fois Les Anarchistes à la Mutualité. Au Théâtre de la porte saint Martin, il y a une tribune permanente pour les artistes : on y croise Jean Ferra, Isabelle Aubret ou Georges Moustaki. A la mi-mai, des musiciens viennent jouer gratuitement dans les usines françaises qu’occupent les ouvriers.

En juin, avec la reprise du travail, Sheila sort un des plus gros tubes de l’année 1968, une ritournelle qui va faire polémique : Petite fille de Français moyen. Rien n’a changé ? L’agitation de 1968 inspire plusieurs chansons dans les mois qui suivent, comme Paris Mai de Claude Nougaro, interdite d’antenne, Au printemps de quoi rêvais-tu de Jean Ferrat, L’été 68 et Paris, je ne t’aime plus de Léo Ferré, Le Temps de vivre de Georges Moustaki, ou Nous sommes le pouvoir de Colette Magny.

Outre-Manche, les Beatles chantent Revolution et les Rolling Stones, Street Fighting Man. Comme le chantait Bob Dylan quatre ans auparavant, les temps changent.