Cinq ans de la loi «mariage pour tous»: Quand le cinéma français tombe dans le cliché

CINEMA Les unions de couples homos inspirent peu de scénarios et lorsque c’est le cas, il s’agit de comédies. Comme « Epouse-moi mon pote », sorti en salle en octobre, qui parle d’un mariage blanc entre deux hommes…

Fabien Randanne

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Philippe Lacheau et Tarek Boudali dans «Epouse-moi mon pote».
Philippe Lacheau et Tarek Boudali dans «Epouse-moi mon pote». — Axel Films Production
  • Le mariage a été ouvert aux couples homosexuels en France en 2013.
  • Cinq ans plus tard, on constate que cette réforme a peu inspiré le cinéma français. Et qu’à chaque fois que le sujet est évoqué sur le grand écran, c’est sous l’angle de la comédie.
  • Un constat que « 20 Minutes » a évoqué avec les journalistes Didier Roth-Bettoni et Franck Finance-Madureira, qui déplorent la persistance des clichés sur les homosexuels dans le cinéma français.

Cet article, publié en octobre 2017, a été mis à jour en avril 2018 à l’occasion des cinq ans du vote de la loi « mariage pour tous ».

« Yassine, jeune marocain, vient à Paris faire ses études d’architecture avec un visa étudiant. Suite à un événement malencontreux, il rate son examen, perd son visa et se retrouve en France en situation irrégulière. Pour y remédier, il se marie avec son meilleur ami. Alors qu’il pense que tout est réglé, un inspecteur tenace se met sur leur dos pour vérifier qu’il ne s’agit pas d’un mariage blanc… » Tel est le pitch de Epouse-moi mon pote, le film de Tarek Boudali, et Philippe Lacheau dans le rôle principal, sorti en octobre et vu en salle par 2.4 millions de spectateurs.

Dans les faits, le mariage entre deux hommes, l’un marocain et l’autre français, serait un parcours du combattant. En 2015, un couple homosexuel avait dû se pourvoir en cassation pour que son union soit autorisée et reconnue aux yeux de la loi, car une convention bilatérale stipule que les ressortissants marocains ne peuvent épouser un Français ou une Française du même sexe. De cette réalité, la bande à Fifi fait fi.

« Un sujet potentiellement clivant aux yeux du grand public »

Cinq après la promulgation de la loi dite « mariage pour tous » cette réforme sociétale a été peu abordée dans le cinéma français. Hormis, Epouse-moi mon pote – intitulé Mariage (blanc) pour tous au départ du projet –, il est question de noces homosexuelles dans Les Tuches 2 (2015), dans la scène finale de Toute première fois (2014) et dans une séquence d’Embrasse-moi !, à l’affiche l’été passé. Dans Taxi 5, à l’affiche depuis le 8 avril, un passage montrant le mariage d’un couple gay aurait été coupé au montage - mais l’une des répliques du commissaire Gibert, incarné par Bernard Farcy, mentionne « les mariages de tarlouzes » (sic).

Point commun de ces films : il s’agit de comédies… « Ce n’est pas étonnant, cela témoigne simplement de la règle tacite qui veut que les sujets soient abordés d’abord par le prisme de la comédie, avance Didier Roth-Bettoni, auteur de L’Homosexualité au cinéma (éditions La Musardine). C’est une façon de remédier à l’hostilité prétendue d’une partie du public, de rendre un sujet acceptable. »

« L’aspect commercial entre en jeu, note Franck-Finance Madureira, président-fondateur de la Queer Palm [le prix LGBT du Festival de Cannes] et corédacteur en chef de FrenchMania.fr. Quand on voit ce que les débats sur l’ouverture du mariage aux couples homosexuels ont provoqué, cela peut nourrir les réticences de producteurs qui craindraient de diviser : dans le cas d’un film d’ambition populaire, le sujet peut paraître trop clivant auprès du grand public. Du côté des productions indépendantes, c’est plutôt parce que le mariage des homosexuels est perçu par certains comme une forme de normalisation moins sexy et excitante à aborder qu’il semble inspirer peu de scénarios. »

« La télévision est plus en phase avec les évolutions de la société »

Ne verra-t-on donc jamais de mélodrames ou de thrillers liés de près ou de loin à une union entre deux hommes ou entre deux femmes. « Ces films viendront, assure Didier Roth-Bettoni. Il faut attendre que les idées soient installées, que les producteurs soient moins frileux. Et puis, il faut avoir à l’esprit qu’entre l’écriture du scénario et la sortie en salle, cela prend un certain temps. Le cinéma est un média lent, contrairement à la télévision qui est plus en phase avec les évolutions de la société. »

La preuve : le premier mariage d’un couple homosexuel est apparu sur le petit écran en juillet 2013. A peine plus d’un mois après la mise en application de la loi, Thomas et Gabriel s’unissaient dans Plus belle la vie, la populaire série de France 3. La scène en mairie est solennelle, sans extravagance.

« On va surtout se sabrer la bite ! »

Au cinéma, la donne est différente. Si le banquet de Embrasse-moi ! est tout aussi sobre et banal, les représentations des homosexuels dans Toute première fois et Epouse-moi mon pote n’évitent pas les clichés. Dans un scène de ce dernier, à l’édile qui dit au couple « Vous allez pouvoir sabrer le champagne ce soir », le personnage incarné par Philippe Lachaud répond : « On va surtout se sabrer la bite ! » (sic).

« On en revient toujours à la caricature de l’homosexuel efféminé et obsédé sexuel. On peut rire de beaucoup de choses… quand c’est drôle ! Quand c’est simplement de la paresse intellectuelle et des clichés identiques à ceux d’il y a quarante ans, ce n’est pas amusant », déplore Didier Roth-Bettoni.

Franck Finance-Madureira abonde : « Il existe des gays "folles" et efféminés, et il n’y a aucun mal à ça. Mais, en 2017, si deux hommes comme Philippe Lacheau et Tarek Boudali voulaient se faire passer pour gays, comme les personnages qu’ils incarnent dans Epouse-moi mon pote, ils n’auraient pas grand-chose à faire. » Autrement dit, pas besoin d’aller danser dans le Marais vêtu d’une improbable tenue disco que même le plus gay des artistes de l’Eurovision n’envisagerait pas de porter. « Le scénario aurait été intelligent si, justement, il avait raconté la même chose et créé des situations comiques sans recourir à ces clichés, reprend le créateur du Queer cinéma-club. Comme dans Embrasse-moi ! où l’héroïne lesbienne pourrait très bien être remplacée par un homme sans que cela change quoi que ce soit à la construction du film. Cette approche est maligne et moderne. »

« Il y a des films, tels que Pédale douce, qui moulinent les clichés. Les acteurs se contentent de pousser le trait. Tout le contraire de Michel Serrault dans La Cage aux folles qui transcende son personnage de Zaza Napoli, qui assume tout et ne s’excuse de rien. C’est ultra-moderne, d’autant plus au regard de l’époque de la sortie du film. Cette comédie-là est le premier long métrage qui installe l’idée du couple homosexuel, de deux hommes qui sont ensemble depuis longtemps, qui ont un enfant. La réussite tient beaucoup au génie de l’acteur Michel Serrault. D’ailleurs, quand Didier Bourdon et Christian Clavier ont repris la pièce de théâtre récemment, ça fonctionnait moins bien… »

Pirouettes et facilités scénaristiques

Tarek Boudali, acteur et réalisateur d’Epouse-moi mon pote assure, comme il l’a fait récemment sur le plateau de C à Vous, quil ne voulait « blesser aucune communauté, ni les sans papiers, ni les homosexuels ». Et d’ajouter : « Pour moi, l’humour, c’est fait pour rassembler, pas pour diviser. » D’ailleurs, il a déclaré également sur France 5 qu’il était « très important » pour lui de « dédramatiser ce qu’il y a eu autour du mariage homosexuel » en traitant ce sujet « de manière légère ».

Les scénarios de Toute première fois et Epouse-moi mon pote ne nient ainsi pas la réalité de l’homosexualité, qu’il s’agisse de montrer un mariage ou d’évoquer le coming out d’un de ses personnages. « C’est ce qu’on appelle une pirouette, une facilité scénaristique qui donne l’impression d’être moins ringard alors qu’au final il y a eu beaucoup de caricatures », avance Didier Roth-Bettoni.

« C’est comme quand Christine Boutin dit qu’elle a un ami homo. Plusieurs films se défendent des suspicions d’homophobie en expliquant qu’ils montrent des personnages gays. L’argument "C’est cliché mais c’est pour rire", ce n’est plus possible car, au bout d’un moment, cela légitime une forme d’homophobie censée être acceptable au nom de l’humour, affirme Franck Finance-Madureira. On sait que des films comme Epouse-moi mon pote s’adressent à un public jeune. Cela m’inquiète qu’un ado qui s’interroge sur son orientation sexuelle tombe sur ce genre de représentation de l’homosexualité. »

Faut-il alors penser que les gays et les lesbiennes sont les plus à même de parler avec pertinence et respect de l’homosexualité ? « Pas forcément, rétorque l’instigateur de la Queer Palm. Le film Diane a les épaules, sorti en novembre, parle d’une GPA "entre amis" avec des personnages qui ne sont pas parfaits mais proches d’une réalité plus palpable que dans les grosses comédies. C’est fin, intelligent, subtil. Et je ne pense pas trahir un secret… Le scénariste et réalisateur [Fabien Gorgeart] est hétéro. » De quoi espérer voir à l’écran d’avantage de films sur le « mariage pour tous », pour le meilleur, pour le rire, et non pas pour le pire.