VIDEO. Huit cents compositions, 80 ans de carrière... Charles Aznavour est décédé à 94 ans

DISPARITION Le chanteur franco-arménien Charles Aznavour est décédé ce lundi à l’âge de 94 ans après plus de soixante-dix ans de carrière…

Claire Barrois

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Charles Aznavour le 13 mars 2018 à Genève.
Charles Aznavour le 13 mars 2018 à Genève. — Fabrice COFFRINI / AFP

« J’aime mon public, j’ai un rapport très chaleureux avec le public et depuis toujours », confiait Charles Aznavour à Thomas Sotto le 13 octobre 2016 sur Europe 1. Un lien qui, ce lundi, s’est brisé. Le chanteur franco-arménien est mort à 94 ans, après plus de soixante-dix ans de carrière, 800 compositions, 1.200 chansons enregistrées - en huit langues différentes - et plus de 180 millions de disques vendus à travers le monde.

En bonne santé générale, il plaisantait encore le jour de ses 92 ans, le 22 mai 2016, sur les effets de l’âge sur son corps : « Ma vision n’est plus ce qu’elle était, pour l’audition ce n’est pas parfait, quant à ma mémoire c’est la catastrophe. » Mais pas de quoi l’empêcher de monter sur scène. Il confiait, en octobre de la même année, sur Europe 1 : « Je ne pense pas à la retraite, la retraite je la prends tous les jours au moment où je m’arrête de travailler, et Dieu sait si je travaille, je travaille énormément. »

« La bohème », mais avec Edith Piaf

Né le 22 mai 1924 à Paris, Charles Aznavour est le fils de Mischa Aznavourian et Knar Baghdassarian, « apatrides de passage en France », comme le précise son site, dans l’attente d’un visa pour les Etats-Unis. « Avec leurs amis émigrés, ils montent des représentations pour la diaspora », ajoute le site. Une passion transmise à leur fils Charles. Voulant devenir acteur, il prend, à seulement 9 ans, le pseudo d' Aznavour pour ses débuts au Théâtre du Petit Monde.

« C’est à la sortie de la guerre que ma carrière prit son envol, estime le chanteur dans sa biographie en ligne. J’avais connu dans mes cours un jeune homme dégingandé, Pierre Roche, un pianiste hors pair ; ensemble nous commençâmes à composer pour nous puis pour les autres quelques chansons. » Les deux hommes accompagnent Edith Piaf en tournée en France et aux Etats-Unis en 1947-1948. Ils se produisent ensuite, sans la chanteuse, au Québec pendant un an et demi.

« Et pourtant »

Le succès se faisant attendre, Charles Aznavour songe à rester à Montréal, mais Edith Piaf l’encourage à poursuivre une carrière solo et le fait chanter en première partie de sa tournée d’été, dont il est également régisseur. Secrétaire, homme à tout faire, chauffeur et confident, Charles Aznavour vit ainsi au quotidien avec la chanteuse pendant huit ans. C’est d’ailleurs elle qui le convainc de faire une rhinoplastie à New York en 1950 pour mettre fin à ses complexes. Grâce à elle, encore, il rencontre Gilbert Bécaud pour lequel il écrit beaucoup.

Le chanteur déclare, à propos du début des années 1950, dans Aznavour par Aznavour (Fayard, 1970) : « Je commençais à me faire un petit nom mais plus en tant qu’ auteur-compositeur. » En tant que chanteur, il n’arrive pas à percer. « Quels sont mes handicaps ? Ma voix, ma taille, mes gestes, mon manque de culture et d’instruction, ma franchise, mon manque de personnalité, souligne Charles Aznavour. Ma voix ? Impossible de la changer. Les professeurs que j’ai consultés sont catégoriques : ils m’ont déconseillé de chanter. Je chanterai pourtant, quitte à m’en déchirer la glotte. […] De la ténacité j’en ai eu, et elle a payé. »

« En haut de l’affiche »

La deuxième moitié des années 1950 lui permet de se faire un nom en tant que chanteur avec tout de même deux Olympia, mais la consécration arrive en 1960 avec la chanson Je m’voyais déjà. A la fin de son concert du 12 décembre à l’Alhambra, il interprète cette chanson sur un artiste raté, qu’Yves Montand avait refusé de chanter. A la fin de la chanson, le public, éclairé par les projecteurs, n’applaudit pas. En coulisses, le chanteur s’effondre. De retour sur scène pour un dernier salut, il reçoit un tonnerre d’applaudissements. C’est le début de son vrai succès.

Dans la décennie qui suit, Charles Aznavour enchaîne les tubes : Les comédiens (1962), La mamma (1963), Et pourtant (1963), Hier encore (1964), For me formidable (1964), La bohème (1965), Emmenez-moi (1967) et Désormais (1969). Il écrit aussi de grands succès pour les stars des yéyés : Retiens la nuit pour Johnny Hallyday en 1961 et La plus belle pour aller danser pour Sylvie Vartan en 1963. En 1972, il chante Comme ils disent, première chanson qui parle de l’homosexualité sérieusement.

Alors que le chanteur se fait discret dans les années 1970 et 1980, il se tourne vers l’Arménie après le terrible séisme qu’elle subit en 1988 et crée la fondation Aznavour pour l'Arménie pour soutenir son pays d’origine. « L’Arménie et les Arméniens sont dans mon cœur comme dans mon sang », écrit le chanteur pour justifier son engagement. Sa chanson Pour toi Arménie (1989), enregistrée avec la collaboration de plus de quatre-vingts artistes, se hisse au sommet des hit-parades. « J’ai reversé les droits du disque mais aussi les droits d’éditions, tout confondu », précise l’artiste. En 2001, pour le remercier, son nom est donné à une place dans le centre d’Erevan, la capitale arménienne et une statue de lui est érigée à Gyumri, la ville d’Arménie la plus touchée par le séisme de 1988.

Elu « Artiste de variété du siècle »

En 1995, Aznavour achète les éditions musicales Raoul Breton avec Gérard Davoust. Deux ans plus tard, il est nommé officier de la Légion d’honneur, puis commandeur en 2004. A partir de 1996, il s’implique dans la carrière de la chanteuse québécoise Lynda Lemay. Le temps des collaborations est revenu. En 1998, le chanteur revisite ses anciens succès en version jazz sur l’album Jazznavour, réalisé avec la collaboration de Dianne Reeves, Jacky Terrasson, Michel Petrucciani, Eddy Louiss, Richard Galliano et André Manoukian. La même année, CNN et les lecteurs du Times Online à travers la planète élisent Charles Aznavour « Artiste de variétés du siècle ».

« Il m’aura fallu attendre la fin de siècle pour me consacrer à l’écriture de livres en commençant par un premier recueil de nouvelles, Mon Père ce géant, confie le chanteur..J’y abordais des thèmes familiaux parfois sensibles, parfois drôles. Puis, petit à petit, page après page, je me mis à écrire ma biographie d’abord, puis divers ouvrages autobiographiques en cherchant à partager mon expérience et mes pensées intimes sur ce métier que j’aime tant. J’y ai pris goût de plus en plus, trouvant dans ce travail de longue haleine un plaisir bien différent de celui de la chanson. »

Le temps des engagements

En 2008, le président de la République d’Arménie donne la citoyenneté arménienne à Charles Aznavour. En février 2009, il accepte le poste d’ambassadeur d’Arménie en Suisse et occupe le poste de représentant permanent de l’Arménie auprès de l’ONU à Genève. Toutes ces distinctions font la fierté du chanteur : « Je ne dis pas ça par vantardise, mais avouez que pour un fils d’émigrés sorti de l’école avec pour tout bagage un certificat d’étude en poche, c’est étonnant », écrit-il sur son site.

En 2017, Charles Aznavour obtient son étoile sur Hollywood Boulevard, ce qui finit de lui montrer l’admiration du monde entier. Il a dressé, à l’époque, à nos confrères de Pure People, un bilan sur sa carrière : « Si je regardais en arrière, je constaterais que j’ai en effet bien réussi et que maintenant, il me serait possible d’arrêter. J’ai toujours vécu pour le prochain défi, le prochain projet, de nouvelles aventures… et je continue de fonctionner ainsi. » Il ajoutait : « Evidemment je pense à la mort mais, non, je ne veux pas mourir sur scène comme Molière. Et surtout, je veux mourir le plus tard possible. »

Laissons au chanteur le mot de la fin. Sur son site, il écrivait : « Ce que j’ai fait je l’ai fait avec amour et sérieux, bien que je me sois toujours amusé, je l’ai fait dans le respect de mon public et de mes valeurs. » Une sincérité que lui a rendue son public jusqu’au bout et qui lui permettra de rester dans les mémoires.