« One piece : Red » : Les débordements lors des avant-premières, phénomène générationnel ou vieille tradition ?

CHAHUT Plusieurs avant-premières du film « One piece: Red » ont été marquées par les excès de certains spectateurs dimanche dernier. Un phénomène qui n'a rien de nouveau

Xavier Héraud
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Uta et Luffy, dans One Piece Red.
Uta et Luffy, dans One Piece Red. — DR

Des spectateurs qui se lèvent et qui hurlent, enlèvent leur tee-shirt, jettent du pop-corn ou courent dans les allées, pendant qu’une autre partie de la salle les hue. La scène s’est déroulée dimanche 7 août lors d’une avant-première du film One Piece Red au cinéma Pathé La Joliette à Marseille. Publiées sur TikTok, puis relayées sur Twitter, les images ont fait le buzz en ce début de semaine.


Selon EritoWorld, qui avait repéré les images sur TikTok, d’autres séances se sont mal passées : Bordeaux, Toulouse, Strasbourg. Dans la ville de Nouvelle-Aquitaine, un spectateur aurait même mis un terme prématurément à la séance en activant l’alarme incendie.

Incidents similaires

Ce n’est pas la première fois que des incidents sont signalés lors de projections d’animes. Il s’était passé la même chose à Paris au Grand Rex pour une avant-première de l’anime Jujutsu Kaisen 0 en mars dernier. La même chose s’est déroulée lors d’une avant-première My Hero Academia : World Heroes' Mission. Dans un autre genre, des séances de Les Minions 2 ont également été perturbées. En cause : une trend TikTok.

Dans les commentaires vus sur les réseaux sociaux, ces comportements divisent. Certains trouvent ça drôles, d’autres aimeraient profiter de leur séance sans perturbation, d’autres enfin incriminent « la commu One Piece » ou « la culture marseillaise ».

Rien de nouveau sous le soleil

Faut-il croire, comme ce journaliste de jeuxvideos.com que « Ce type de comportement est endémique et symptomatique de notre époque… La recherche du buzz, le manque de considération pour autrui, etc. » ?

En creusant un peu, on s’aperçoit que les fans de mangas – a fortiori marseillais – n’ont rien inventé. C’est une pratique qui n’est pas rare dans le cinéma d’horreur. En 2016, nous rapportions par exemple qu’une poignée de séances du film d’horreur Conjuring 2 avaient également été marquées par des cris ou des mouvements de spectacteurs dans la salle.

Et le phénomène n’est pas nouveau. Déjà, les spectateurs du festival international de Paris du film fantastique et de science-fiction qui s’est tenu au Rex de 1974 à 1989, n’hésitaient pas à manifester bruyamment leur enthousiasme ou leurs dégoûts. « Les chahuts du festival sont vite devenus légendaires au point que certains spectateurs ne venaient que pour l’ambiance. », rapporte ainsi le site Plans américains, qui décrit ensuite ainsi certaines séances : « L’architecture du Rex encourageait ces délires : du deuxième balcon fusaient vers l’orchestre sacs de farine, confettis et projectiles en tout genre (le dévidage de rouleaux de papier hygiénique était un classique), devant les yeux médusés des journalistes et invités, à l’abri (ouf !) au premier balcon. Les sous-titres - lorsqu’il y en avait - étaient lus à haute voix par un millier de personnes. Les hurlements « On a gagné ! » accompagnaient immanquablement les scènes de meurtre et de mutilation. »

Une question d’ego

Alors qu’est-ce qui se joue ? « Dans les cas d’incivilités, il s’agit avant tout de montrer qu’on est là, d’imposer sa présence, de se mettre en valeur - une question d’ego. », note l’écrivain Pascal Français, spécialiste des films d’horreur, auteur de Torture porn. L’horreur postmoderne (Rouge Profond, 2016 et Teen Horror. De Scream à It Follows (Rouge Profond, 2020).

« Certes, ajoute-t-il il y a toujours eu une tradition de forte réactivité et de participation du public dans les festivals de fantastique et d’horreur comme jadis celui du Rex à Paris, ou dans les salles spécialisées, aujourd’hui disparues ou ayant changé d’orientation comme le Brady. Dans des occasions ou des lieux précis où des fans se regroupent, c’est généralement le cas. ».

Empoignades à l’opéra

Et on peut remonter encore plus loin, ajoute Pascal Françaix. « Si nous retournons plusieurs décennies en arrière, des spectacles considérés comme relevant de la "haute culture" », tel que l’opéra, déchaînaient les passions, engendrant fréquemment des injures, parfois des empoignades parmi les spectateurs. Et que dire du chahut dans les théâtres au cours des siècles précédents ? »

Pour le journaliste de Jeuxvideos.com cité plus haut, « Ce manque de considération pour son prochain ainsi que pour l’œuvre projetée doit inciter les cinémas à prendre des mesures drastiques. » Pascal Françaix lui répond : « On n’annulera pas un match de foot si le précédent a fait des blessés parmi les supporters. En revanche, on décidera de ne pas projeter un film anodin si du pop-corn a fusé entre les sièges… C’est de l’hypocrisie. »

Des créateurs de contenus sont mandatés pour chauffer la salle

D’autant que comme l’a montré BFMTV, les salles en jouent et n’hésitent pas à titiller les spectateurs pour susciter des réactions. « Ces "concours de décibels" sont le plus souvent encouragés par les distributeurs de ces films ou les organisateurs de ces séances, friands de la publicité apportée par les vidéos réalisées sur place par des fans, qui sont ensuite relayées des centaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux », peut-on lire dans l’article, qui précise qu'« en début de séance, des créateurs de contenus sont aussi mandatés pour chauffer la salle ».

« Tout ce qui est un peu culte déclenche des réactions excessives, reconnaît Pascal Françaix. Mais ces réactions, c’est aussi le spectacle. Le spectacle n’est pas seulement sur l’écran, il peut aussi être dans la salle. »

Il y a même un film qui a institutionnalisé cela, c’est le Rocky Horror Picture Show. Alors que les fans de ce film culte sorti en 1975, avec Tim Curry et Susan Sarandon, ont commencé à interagir avec le film dans la salle, des exploitants ont carrément organisé des séances spéciales, avec une troupe chargée de l’animation. Les spectatrices et spectateurs étaient alors libres de jeter du riz lors de la scène de mariage ou de l’eau lorsqu’il pleuvait, et surtout de chanter à tue-tête toutes les chansons du film. A Paris, le Studio galande a organisé ce type de séance pendant des années. Aucun débordement n’y a jamais été signalé. La différence vient sans doute qu’en entrant dans la salle, tout le monde savait à quoi s’attendre.

Au final, ces débordements tiennent davantage de l’épiphénomène que d’autre chose. Depuis les avant-premières compliquées du 7 août, le film One Piece Red est sorti normalement dans toute la France et aucun autre incident n’a été signalé.