« C’est le travail des humoristes de capter l’air du temps pour le rendre respirable » affirme Jérôme Commandeur

20 MINUTES AVEC A l’occasion de la sortie en salle de sa comédie « Irréductible », Jérôme Commandeur parle d’humour et de ses rapports avec les Français qu’il croise au cours de ses tournées

Caroline Vié
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Jérôme Commandeur pendant l'interview à l'hôtel Madame Rêve le 20 juin 2022
Jérôme Commandeur pendant l'interview à l'hôtel Madame Rêve le 20 juin 2022 — Caroline Vié/20Minutes
  • Tous les vendredis, « 20 Minutes » propose à une personnalité de commenter un phénomène de société dans son rendez-vous 20 Minutes avec…
  • Jérôme Commandeur évoque ses rencontres avec un public qui lui a permis de bien connaître notre pays et ses habitants.
  • La bienveillance est un maître mot dans la façon dont il envisage la société actuelle qu’il égratigne sans méchanceté dans sa comédie « Irréductible ».

Il s’est fait connaître à la télévision avec le Burger Quizz et I Love You coiffure de Muriel Robin, à la radio comme chroniqueur sur Europe 1, sur scène avec Tout en douceur et au cinéma avec ses nombreuses collaborations avec Dany Boon et Barbecue d’Eric Lavaine qui triomphe actuellement sur Netflix.

Aujourd’hui l’humoriste Jérôme Commandeur profite de la sortie du fort drôle, Irréductible, son deuxième film après en Ma famille t’adore déjà, coréalisé avec Alan Corno, pour parler à 20 Minutes d’humour en France et de la France tout court, deux sujets qu’il connaît bien grâce à ses nombreuses tournées.

Votre film raconte les aventures d’un fonctionnaire prêt à tout pour conserver ses avantages alors qu’il est sur le point d’être congédié… Vous avez quelque chose contre les fonctionnaires ?

Rien du tout. Ce sont des gens profondément essentiels pour faire fonctionner le collectif. Ce sont des fonctionnaires qui nous exfiltrent d’Ukraine, qui réparent les pylônes quand il y a des catastrophes naturelles, qui retirent la neige quand on veut aller voir nos familles à Noël et au premier rang desquels il y a les soignants. Je les charrie mais je dis aussi « chapeau et merci ». Et je pense que je ne suis pas le seul. Lors des élections, les partis étaient tous d’accord là-dessus, pour dire qu’il faut des moyens pour l’hôpital, la justice, l’éducation… On avait tendance à se conduire comme de gros bébés mais on a pas mal évolué. On ne se dit plus que tout ça est acquis. Au moins la pandémie aura apporté l’idée que les fonctionnaires sont des gens primordiaux dont il faut respecter le travail.

Pourquoi vous moquez-vous d’eux dans ce cas ?

Pour rire et faire rire ! Il ne faut pas nous retirer le droit de charrier : on est en France. On est le pays de Molière, d’Alphonse Allais, de Pierre Desproges, de Coluche et de Guy Bedos, ces génies du verbe qui aimaient asticoter leurs contemporains. On est le pays de la satire, de la causticité, de la vanne, de la gauloiserie. C’est tout ce que j’aime dans l’humour. Tant que cela demeure bienveillant, j’aime penser qu’il n’y a pas de souci. J’accepte que mes amis me charrient sur mon poids et mes échecs au cinéma parce qu’ils ne le font pas méchamment. Je crois que le public a suffisamment de sensibilité pour comprendre cela. Je ne ris pas contre, mais avec…

A ceux qui disent qu’on ne peut plus rire de rien, que répondez-vous ?

C’est une analyse nostalgique, mais tronquée, d’une époque, que de penser qu’on pouvait rire de tout autrefois. Pierre Desproges avait beaucoup de mal à placer ses spectacles à la télé. Les blagues du  Petit rapporteur, émission satirique animée par Jacques Martin sous Giscard, faisaient trembler les producteurs en régie car ils avaient peur des retombées du gouvernement. Ce n’était pas évident pour eux non plus. En fait, la phrase « On peut rire de tout mais pas avec n’importe qui » est très juste. J’ajouterais : « N’importe qui ne peut pas rire de tout ».

Quelles sont les qualités requises pour faire rire selon vous ?

Un humoriste doit avoir du charme et séduire le public comme pour un speed dating, sinon il n’amusera pas. C’est ce que Valérie Lemercier et Alain Chabat appellent joliment « Soigner l’écrin » car la boîte met en valeur la bague. Cela étant dit, j’estime qu’on peut faire rire de tout dans une salle de spectacle. Depuis près de vingt-cinq ans que je fais ce métier d’humoriste, personne n’est jamais venu me dire que j’allais trop loin. Le public vient voir des humoristes pour mettre les doigts dans la prise, pour se faire secouer et s’aérer la tête.

L’humour doit-il obligatoirement être engagé ?

Il l’est tout naturellement car on n’écrit pas dans une grotte loin d’Internet et des nouvelles du monde. On travaille dans un environnement. On suit l’actualité et on en discute avec ses potes et sa famille. En quelques années, on s’est pris trois TGV dans la tronche avec le réchauffement climatique, les guerres et la pandémie. Il est normal voire indispensable que tout cela se refléter dans les comédies. Cela n’empêche pas le côté potache voire un peu « gros sabots ». Quand je balance une vanne comme « Aujourd’hui je me suis levé à l’aube » avec un plan sur une horloge qui marque 11h30, je ne fais pas dans la dentelle, j’en suis conscient, mais mon film va plus loin que cela si on a envie d’y trouver autre chose. Une réflexion sur la désobéissance et le déclassement, par exemple. On peut aussi le prendre comme une guignolade. C’est le choix du public. Les gens n’ont pas besoin d’artistes pour penser, pour leur dire aller à gauche ou à droite.

N’est-ce pas un peu opportuniste de surfer sur des phénomènes de société ?

C’est le travail des humoristes de capter l’air du temps pour le rendre respirable. Pour moi, Irréductible, ce sont les Français dans lesquels je m’inclus au premier chef. On prend toujours le rond-point dans le mauvais sens mais ce sont les autres qui n’ont pas compris le sens du rond-point. On est toujours ronchon même si on peut avoir de bonnes raisons de l’être. Dans chaque région, on nous dit : « Attention les gens ici ne sont pas faciles d’accès mais, une fois que tu as gagné leur confiance, c’est pour la vie ». J’ai entendu ça partout ! Cela semble être un trait de caractère national mais une fois qu’on a dit ça, on est aussi le pays de l’abbé Pierre et de Coluche. Cette mosaïque de choses contradictoires fait la richesse des Français. Elle définit les gens que je rencontre depuis vingt-cinq ans. L’homme que je suis aussi.

Pourquoi pensez-vous bien connaître la France ?

Je sais qu’on imagine souvent les artistes comme des bobos hors sol. Mais c’est une idée fausse. Ceux qui font des tournées comme moi ont l’occasion de rencontrer bien des gens et d’échanger avec eux. Je passe ma vie avec des veilleurs de nuit, des routiers sur les aires d’autoroute, des contrôleurs de train, des restaurateurs. On est au contact des gens en permanence et cela m’enrichit probablement en tant qu’humoriste et certainement en tant qu’homme. J’ai appelé mon film Irréductible en hommage à Astérix mais aussi parce que cela nous définit très bien. Comme dans Astérix, on se tape dessus (au figuré bien sûr !) mais on finit par se retrouver au moment du banquet.

La France vous a-t-elle paru clivée pendant vos voyages ?

Je ne dirais pas ça ainsi. Je la verrais plutôt comme esseulée, perdue. J’ai des souvenirs de gens que me disaient « Merci d’être là, merci de venir nous voir » avec les yeux brillants de larmes et je ressentais leur émotion dans la salle. Il y a cette impression que le monde tourne sans vous. Celle qu’il y a comme une espèce de turbine qui fonctionne et que vous êtes devant, à la regarder sans pouvoir réagir devant la violence du mouvement. C’est terrible de voir ce qui se passe dans le monde et il y a une quantité de gens qui se sentent impuissants, un peu comme s’ils n’étaient pas invités à la soirée. C’est surtout cela que j’ai constaté : le fait que bien des Français avaient le sentiment d’être des laissés-pour-compte.

Vous verriez-vous entrer en politique ?

Je ne suis pas un politique et je ne veux surtout pas l’être, mais le manque de lien crève les yeux. C’est ça que je ressens du pays et qu’il faudrait, selon moi, considérer davantage. Très modestement, j’essaye d’apporter ma pierre à l’édifice. J’englobe les gens. J’aime cette idée qu’on ne se connaît pas mais qu’on peut peut-être aller boire un verre ensemble. J’essaye d’être bienveillant, de prendre le temps de parler aux gens. Je suis surtout étonné par la maturité des jeunes qui posent des questions très précises et semblent plus mûrs que je l’étais à leur âge.


 

«Irréductible» Jérôme Commandeur

L'humoriste a reçu un Grand prix du Festival de L’Alpe d’Huez mérité pour Irréductible, comédie très amusante qui trouve sa place entre tendresse et férocité en s’inspirant d’un film italien, Quo Vado ? de Gennaro Nunziante. Jérôme Commandeur y raconte les aventures d’un fonctionnaire prêt à tout pour conserver ses avantages alors que sa supérieure hiérarchique (Pascale Arbillot) tente de le dégoûter en le mutant aux endroits les plus invraisemblables. Il ira même au Groenland où il trouvera l’amour sous les traits de Laëtitia Dosch.