« En Afrique, les homosexuels disparaissent de la société », explique le réalisateur de « Change-couleur »

AMOUR Stéphane Olijnyk signe « Change-couleur », un moyen métrage percutant disponible sur Arte.tv, sur le quotidien des homosexuels dans des sociétés homophobes

Lucie Ducos-Taulou
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Stéphane Olijnyk, réalisateur du moyen-métrage Change-couleur, sur Arte
Stéphane Olijnyk, réalisateur du moyen-métrage Change-couleur, sur Arte — Louise Quignon
  • Change-couleur est un moyen-métrage de Stéphane Olijnyk disponible sur Arte.tv.
  • Le réalisateur a tenu à tourner son histoire d’amour homosexuel en Afrique mais a été confronté à de grandes difficultés.
  • « Je voulais montrer comment des personnages homosexuels survivent dans un contexte homophobe », raconte Stéphane Olijnyk à 20 Minutes.

Le film s’ouvre sur une scène entre Ali et Saint, deux jeunes amoureux ivoiriens. Ils s’aiment c’est évident. Mais le mariage de Saint vient mettre un terme à cette idylle. Ali l’accuse d’être un change-couleur, d’être de ceux qui travestissent leur identité pour mieux se fondre dans la masse.

Avec Change-couleur, disponible sur Arte.tv, Stéphane Olijnyk livre le récit puissant d’un amour impossible dans une société homophobe. Bourrés d’ambivalences et de fragilités déchirantes, les personnages dépeignent fidèlement la réalité de l’homosexualité en Côte d’Ivoire.

« Change-couleur », une fiction fidèle

Au Brésil, Stéphane Olijnyk avait déjà réalisé Ursinho, un autre moyen métrage. « L’idée c’était de faire un deuxième film qui traite de l’homophobie sur un autre continent. Je voulais montrer comment des personnages homosexuels survivent dans un contexte homophobe. Le rapport entre ces deux films c’est la volonté de raconter l’homophobie à l’intérieur de la communauté homosexuelle. »

Stéphane Olijnyk offre une approche très journalistique de la fiction. « Avant de raconter une histoire, je vais d’abord me documenter. Je rencontre les gens, ils me racontent leur histoire et à partir de là, j’élabore des récits. Ce scénario, je l’ai confronté à mon équipe ivoirienne et ils sont intervenus dans la narration. Et de fait, c’est très ancré dans la réalité. ».

Les homosexuels en Côte d’Ivoire

Au départ, Stéphane Olijnyk voulait tourner ce film au Sénégal, où l’homosexualité est un délit passible de un à cinq ans d’emprisonnement. En 2019, il était parti faire des repérages à Dakar. Il s’est vite rendu compte que le projet allait tomber à l’eau et que personne là-bas n’aurait voulu y participer. Il a alors été mis en contact avec des personnes en Côte d’Ivoire, où il n’existe pas de délit d’homosexualité.

« Récemment en Côte d’Ivoire, le gouvernement a retiré l’orientation sexuelle des discriminations. Cela veut dire qu’on peut continuer à taper sur les homosexuels et ils ne pourront pas porter plainte. ». Au départ, Stéphane Olijnyk ne voulait pas retourner dans ce pays car il y avait été victime d'homophobie : « J'étais parti en reportage avec un journaliste et un cadreur français en tant que chef-monteur. Ils ont découvert sur place que j'étais homosexuel car je ne jouais pas dans la même cour qu'eux. Il m'ont fait subir un harcèlement constant. Je finissais par en faire des cauchemars. Je tiens à ce film aussi parce qu’il résonne avec ma propre histoire. ».

Le récit de la violence multiple

Dans Change-Couleur, chaque scène est un étage de plus dans la violence. La famille, les autres et même la communauté gay : tout enferme Ali dans un carcan de mœurs étouffantes. Stéphane Olijnyk insiste : « Le poids de la religion et de la famille sont très puissants. C’est toujours le rapport au groupe qui guide les comportements. » Le réalisateur parle, sans colère mais avec beaucoup de précision, de ces hommes qu’il a rencontrés. « D’un côté ces hommes ont envie de vivre leur amour homosexuel. Et d’un autre côté, c’est une maladie. On leur a toujours mis dans la tête que c’était importé de l’occident et que ça n’existait pas en Afrique. »

Stéphane Olijnyk parle de la difficulté d’être homosexuel, où que ce soit. Mais en Afrique, dit-il, il y a une forme de vigilance qui s’installe. « Ils peuvent être dénoncés par d’autres homosexuels à tout moment. Beaucoup d’entre eux fuient. Je connais des Africains qui vivent en France ou en Allemagne parce qu’ils étaient en danger chez eux. »

Une volonté de faire exister les homosexuels

« L’idée ce n’est pas de donner une leçon de morale aux Africains et de leur dire qu’ils sont en retard, pas assez libéraux, progressifs ou tolérants. C’est une tout autre culture avec, au centre, le groupe, la communauté, la famille, qui sont des entités très puissantes. Et en Afrique, en dehors de la communauté, il n’y a pas d’existence sociale. Les homosexuels deviennent alors des proscrits et des bannis. Ils n’ont plus aucun moyen de subsistance. Ils disparaissent de la société. Leur seule solution est de partir. ».

Le constat de la situation des homosexuels en Côte d’Ivoire comme dans d’autres pays est rude. Ali, au cœur du moyen métrage Change-couleur devient le témoin d’un étau qui enserre les libertés de ces hommes. Pendant trente-cinq minutes, on ne le lâche pas du regard tandis que lui voit tout son monde s’écrouler. Stéphane Olijnyk continuera de témoigner par la fiction. Son prochain film sur l’homophobie se déroulera dans un pays du Moyen-Orient. Il sait déjà que venir à bout du tournage sera dangereux. Mais il ajoute, sûr de lui, « je vais faire ce film parce que, justement, c’est l’impossibilité qui m’intéresse ».