« Les réalisatrices ont longtemps été perçues comme des féministes aux dessous-de-bras velus », rappelle Jane Campion

« 20 MINUTES » AVEC... Rencontre avec la première réalisatrice palmée d’or à Cannes pour la sortie de son dernier film, « The Power of the Dog », disponible depuis mercredi sur Netflix

Caroline Vié
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Jane Campion le 11 novembre lors de la première de The Power of the Dog à Los Angeles
Jane Campion le 11 novembre lors de la première de The Power of the Dog à Los Angeles — Rob Latour/AFI/Shutterstock/SIPA
  • Tous les vendredis, « 20 Minutes » propose à une personnalité de commenter un phénomène de société dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Aujourd'hui, la cinéaste néo-zélandaise Jane Campion revient sur l'année exceptionnelle qu'ont connu les réalisatrices de cinéma à travers le monde le monde, et notamment en France, et sur l'évolution de la place des femmes au cinéma depuis #MeToo.

Le mois dernier, elle recevait un prix Lumière à Lyon et en septembre, le Lion d’argent de la mise en scène à la Mostra de Venise pour The Power of the Dog, son nouveau film disponible depuis mercredi sur Netflix. Elle y oppose un cow-boy incarné par Benedict Cumberbatch à sa nouvelle belle-sœur jouée par Kirsten Dunst. La réalisatrice néo-zélandaise de 67 ans, première femme palmée d’or à Cannes pour La Leçon de piano était sans doute la personnalité du cinéma la mieux placée pour revenir sur le rayonnement international exceptionnel des réalisatrices notamment françaises, comme Julia Ducournau ou Audrey Diwan, et sur l’évolution de la place des femmes au cinéma depuis #MeToo.

Est-ce par provocation que vous avez placé des personnages masculins au centre de « The Power of the Dog » ?

J’estime qu’il n’y a aucune raison pour que les réalisatrices s’interdisent de raconter des histoires d’hommes, surtout quand elles ont aussi une influence sur les femmes. Le regard sur la masculinité et l’oppression qu’elle peut faire subir, tant aux hommes qu’aux femmes, m’a donné envie de me plonger dans ce récit de Thomas Savage qui évoque, selon moi, des vies gâchées par une société qui ne laissait pas la possibilité de s’épanouir. Ce qui arrive à ces gens du Montana dans les années 1920 m’a brisé le cœur et cela n’a rien à voir avec leur genre, ni avec celui du film. Je suis toujours un peu agacée de voir certains réduire le film à un simple western…

Vous refusez d’enfermer votre film dans une case ?

Exactement ! Sincèrement, c’est bien un truc de mec de vouloir tout étiqueter ! The Power of the Dog se déroule dans l’Ouest américain, c’est vrai. Mais le récit déconstruit le mythe du western avec ses gars machos et indestructibles. Il s’agit là de se rapprocher de leur réalité, pas d’en repasser une couche sur la mythologie. Il n’était pas facile d’être un homme différent à cette époque. Je trouve dommage qu’il faille rassurer le public en collant des labels sur les œuvres, c’est terriblement réducteur ! C’est comme quand autrefois, on parlait de « films de femmes ». Les réalisatrices ont longtemps été perçues comme des féministes aux dessous-de-bras velus. Il faut balayer ces idées idiotes.

Ces idées n’ont-elles pas été balayées par le mouvement #MeToo ?

Si et j’en suis ravie. Il y a dix ans, je n’aurais pas pu produire un film comme The Power of the Dog. En sachant qu’il serait réalisé par une femme, les financiers auraient décliné. Il y avait cette idée tenace que les femmes n’avaient ni la compétence, ni l’autorité de mener à bien un projet collectif, surtout de cette ampleur. Là, si j’ai eu du mal à trouver du financement, c’est parce que le film coûtait cher, pas parce que je suis une femme. C’est un progrès énorme. #MeToo a bien évidemment permis aux femmes de mieux se faire entendre. Mais, il n’y a pas que cela. Je crois que la complexité qu’elles apportent souvent à leurs récits a aussi son importance. Le public a envie d’histoires moins unidimensionnelles, de points de vue différents. Cela se sent au cinéma, et surtout à la télévision. Les financiers se sont rendu compte que, si de nombreux messieurs regardent du sport, bien des dames souhaitent voir autre chose et sont prêtes à payer pour. Ne nous mentons pas : l’argent est toujours au centre des préoccupations.

Pourquoi, selon vous, les réalisatrices ont-elles mis si longtemps à s’imposer ?

On ne leur en donnait pas l’opportunité. Pendant des années, je me suis sentie très seule avec la ferme impression que tout ce qui était intéressant se déroulait chez les garçons. La relève arrive en force et je m’en réjouis. Un succès entraîne l’autre et génère la confiance des producteurs. Les femmes qui se révèlent de bonnes cinéastes ne le sont pas parce qu’elles sont des femmes, mais parce qu’elles ont du talent. Il leur fallait juste avoir la possibilité de l’exprimer. C’est drôle de penser au nombre de domaines pour lesquels on disait que les femmes seraient incapables de réussir et où elles ont fini par exceller.

Vous en avez bavé personnellement ?

Vous n’avez pas idée ! J’ai longtemps eu du mal à m’imposer parce que les hommes en place me considéraient comme une casse-pieds. Quand je suis sortie de mon école de cinéma, un de mes profs avait déconseillé à la télévision de retenir ma candidature pour réaliser la série Dancing Daze au profit de garçons parmi ses élèves. Il a fallu que la productrice Jan Chapman, qui a ensuite produit mes films La Leçon de piano, Holy Smoke et Bright Star, passe outre pour m’imposer. Dans le cas présent, je ne l’ai appris que plus tard, mais c’est contre ce type de comportements qu’il fallait se battre constamment. Certaines femmes n’ont pas tenu le coup. Que de talents gâchés !

Comment avez-vous résisté pendant toutes ces années ?

Je ne suis pas du genre à me laisser abattre, c’est ce qui m’a sauvée. Mais j’ai pensé à mes romancières préférées comme Emily Brontë qui a eu sans doute bien plus de mal que moi à imposer sa vision à son époque. Je me suis toujours dit que personne ne pourrait me voler, ni ce que j’avais à dire, ni ce que j’étais au plus profond de moi. Et j’ai toujours refusé les compromis, car je savais que si je cédais, tout serait fini pour moi. Vous ne me verrez pas réaliser des films de superhéros, même si on m’offrait une fortune ! J’ai retrouvé la même détermination chez Julia Ducournau. C’est elle qui m’a remis le prix Lumière à Lyon.

Vous avez aimé son film, « Titane » ?

Quel choc ! Julia Ducournau y va à fond, sans s’excuser. Elle assume ce qu’elle montre et ce qu’elle dit. Cela se sent et c’est merveilleux de voir qu’un film aussi original peut être autant apprécié. La Palme d’or de Titane est méritée et je souhaite au film de pouvoir aussi trouver sa place aux Oscars, bien que je me doute que ce sera difficile avec un univers aussi radical. Mais j’adore l’idée que des femmes puissent réaliser des films organiques, puissants, de grands films tout simplement. C’est ce qui compte finalement au cinéma : la qualité des films.

Que pensez-vous du « female gaze » ?

Je trouve que ce terme tient du cliché. Tous les hommes n’ont pas le même regard et toutes les femmes non plus. Je suis convaincue, en revanche, qu’il existe une différence de point de vue entre les hommes et les femmes. Il est aussi indéniable que nous sommes dans une société patriarcale et que nous voyons souvent les choses selon un point de vue masculin. C’est bien de faire bouger ces lignes. Tout le monde a à y gagner. Titane l’a prouvé ! A Lyon, j’ai rencontré des femmes de tous âges qui m’ont dit que mes films avaient compté dans leurs vies. Certaines portaient même un tee-shirt avec mon nom dessus. J’avais l’impression d’être une rock star. Ce n’est pas qu’une question de « female gaze » mais de ce qu’on a à raconter.

Comme de montrer Harvey Keitel nu dan « Le Leçon de piano » ?

Beaucoup de femmes sont venues me remercier pour ça, ce qui m’a fait rire ! Je n’irais pas jusqu’à dire que c’était du « female gaze » pour autant ! Tout à fait honnêtement, je n’aurais jamais pensé que cela ferait autant d’effet sur autant de femmes. Mais je l’assume tout à fait. Cela me fait même plaisir.

Comment envisagez-vous l’avenir ?

Je reste très vigilante sur les droits des femmes. Certes, les choses évoluent dans le domaine de l’égalité entre les femmes et les hommes, mais il ne faut pas baisser sa garde. Il est toujours possible de revenir en arrière alors qu’il faut continuer à avancer. Je me sens toujours bourrée d’énergie. J’envisage même de tourner un nouveau film et d’enseigner le cinéma pour favoriser l’émergence de réalisatrices mais aussi de réalisateurs. Je rêve d’un enseignement gratuit et plein de défis tel que j’aurais aimé en bénéficier autrefois.