« Suprêmes » : « C'est impossible de traiter NTM sans être politique », estime Audrey Estrougo

INTERVIEW Le biopic de la réalisatrice se penche sur les trois premières années du groupe formé par JoeyStarr et Kool Shen

Propos recueillis par Clio Weickert
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Théo Christine et Sandor Funtek interprètent JoeyStarr et Kooh Shen dans le biopic sur NTM.
Théo Christine et Sandor Funtek interprètent JoeyStarr et Kooh Shen dans le biopic sur NTM. — Gianni Giardinelli / Sony Pictures Entertainment France
  • Ce mercredi sort Suprêmes , le biopic sur NTM.
  • Réalisé par Audrey Estrougo, le film se concentre sur les trois premières années du groupe formé par JoeyStarr et Kool Shen, de sa naissance en Seine-Saint-Denis à ses premiers grands succès.
  • Industrie musicale, philosophie du hip-hop, contestation… La réalisatrice a répondu aux questions de 20 Minutes.

« Que peut espérer un être jeune qui naît dans un quartier sans âme ». Prononcée lors d’un discours à Cergy-Pontoise en 1990, cette phrase de François Mitterrand résonne dès les premières minutes de Suprêmes, le biopic sur NTM en salle ce mercredi. Réalisé par Audrey Estrougo, le film se penche sur la genèse des pionniers du rap français, JoeyStarr et Kool Shen (incarnés par les talentueux Théo Christine et Sandor Funtek), de la naissance du groupe en 1989 à la veille de leur premier Zénith en 1992.

Suprêmes se plonge aussi dans une époque où retentit la voix d’une jeunesse stigmatisée en périphérie des villes et « qui a l’espoir en prenant un micro et en éveillant les consciences que les choses puissent changer », explique Audrey Estrougo. 20 Minutes a rencontré la réalisatrice.

Votre film parle d’un groupe de hip-hop de Seine-Saint-Denis mais pas uniquement. Quelle était votre ambition avec Suprêmes ?

J’ai eu évidemment envie de raconter l’émergence du hip-hop en France et la destinée musicale du premier groupe de rap français qu’est NTM. La petite dimension supplémentaire par rapport à ce groupe et ce qui me lie à eux, c’est que j’ai aussi grandi dans le 93. A l’époque il n’y avait pas de Kylian Mbappé, ce sont les premiers qui nous ont placés sur une carte et qui nous ont raconté autrement qu’avec des faits divers. Ce que j’ai trouvé intéressant dans leur histoire et ce qui m’a donné envie de faire ce film, c’est que leur ascension percute de plein fouet le moment où la France se découvre des jeunes de banlieues. A la fin des années 1980 et au début des années 1990 il y a un enchaînement d’émeutes et quand on appuie sur pause à ce moment-là, c’est finalement une bonne manière d’interroger la société d’aujourd’hui et de questionner pourquoi il y a eu quarante années d’abandon des jeunes de quartiers par les politiques.

Le film s’ouvre sur un discours de François Mitterrand où il évoque notamment les émeutes qui ont eu lieu en périphérie de Lyon, à Vaulx-en-Velin, quelques semaines plus tôt. Une façon de recontextualiser l’apparition de cette musique en France avec la situation des banlieues ?

C’est surtout une manière de contextualiser l’époque en soi plutôt que le lien direct avec la musique. Ouvrir avec Mitterrand c’est déjà plus large, c’est dire que le film va se questionner là. Mais qu’on prenne François Mitterrand ou tous les autres, qu’ont-ils changé ? Rien.

Le film aborde les émeutes en banlieues, l’abandon d’une jeunesse, la montée de l’extrême droite… Quand on fait un film sur NTM et sur cette époque c’est forcément un peu politique ?

La politique a toujours fait partie de leur ADN. Déjà par leurs textes, hyper engagés et toujours d’actualité. Le Front National, ils en ont fait un ennemi à chasser dès leur premier album. Ils ne s’en sont jamais cachés, ils étaient vraiment le reflet d’une jeunesse qui avait l’espoir, en prenant un micro et en éveillant les consciences, que les choses puissent changer. Et ça c’est très important, parce que cette notion d’espoir c’est certainement ce qui les différencie avec les jeunes d’aujourd’hui, qui vivent eux dans une autre société, qui sont donc une autre jeunesse et qui n’a plus cet espoir-là. Et ça se ressent vachement dans les textes qui sortent aujourd’hui. C’est impossible pour moi de traiter NTM sans être politique. Surtout que la politique s’est servie de NTM pour se dédouaner de son inaction en banlieue et leur faire porter le chapeau d’une violence.

Il y a un aspect contestataire chez NTM dès le début, mais comme le met en valeur l’une des scènes du film, il y a aussi cette crainte d’être réduit au fait de représenter la banlieue.

On les a très vite enfermés et dissociés de ce pour quoi ils étaient là, c’est-à-dire leur musique. On s’est refusé à écouter ce qu’ils avaient à dire finalement. « Ce que vous dites on s’en fout, vous êtes des jeunes de quartiers, donc les mêmes que ceux qui brûlent des voitures, alors expliquez-nous ». Ça, vous le retrouvez aussi au cinéma. Pour mon premier film, qui se passe en banlieue, les questions qu’on vous pose ce n’est jamais sur votre cinéma, sur ce qui vous a donné envie d’en faire, vos inspirations… Quand vous faites un premier film et que vous avez 26 ans, on ne vous pose que des questions sur « et alors la banlieue ceci, la banlieue cela ? » Moi je répondais que ce n’était pas mon métier, je ne suis pas éduc, je ne suis pas sociologue, pas politique… Je n’en sais rien ! Ni eux ni moi n’arrivons en disant avoir les réponses. On fait un constat. Le reste ce n’est pas à nous de le faire, ce n’est pas notre taf.

Le film se termine juste avant la période de boycott qui va suivre pour NTM. Vous avez discuté de tout ça avec eux et de ce à quoi ils ont pu être réduits parfois ?

Bien sûr on en a beaucoup discuté, d’autant plus que ce serait potentiellement l’objet d’un deuxième film sur toute cette période. Ils ont été boycottés, condamnés… C’étaient les premiers musiciens à qui on a interdit de pratiquer leur art, donc ils savent qu’ils ont été instrumentalisés dans un sens. Et ils n’ont malheureusement pas compris tout de suite – maintenant avec le recul ils captent –, que c’était un combat perdu d’avance. Après, ce qui les a rendu ultra forts, c’est que malgré tout ça ils sont encore là alors qu’ils n’ont pas fait d’albums depuis vingt ans.

La réalisatrice Audrey Estrougo.
La réalisatrice Audrey Estrougo. - Gianni Giardinelli / Sony Pictures Entertainment France

Dans une autre scène du film, Kool Shen dit que « le hip-hop ce n’est pas un marché, c’est une philosophie ».

Ce que j’aime avec cette scène c’est que c’est à la fois la naissance et la mort du hip-hop en France. Naissance parce que par ce rendez-vous le hip-hop va exister, leur rap à eux va être signé, ils vont être produits et ils vont pouvoir être écoutés. Et mort parce qu’en fait la philosophie hip-hop – le « Peace, unity, love and having fun » d’Afrika Bambaataa et ce pour quoi il a créé le hip-hop-, à partir du moment où une industrie s’en empare, c’est terminé. Et c’est la même chose pour n’importe quelle discipline artistique. Si vous êtes sur une réflexion purement industrielle, on ne fait plus de l’art en fait, on fait du chiffre, de l’abattage, du commerce. C’est ce qui s’est passé avec le rap. Finalement la philosophie hip-hop comme elle a été pensée, créée et adoubée, ça n’a duré que très peu de temps. A partir du moment où les maisons de disques sont rentrées dans l’équation, c’était fini.

Donc 30 ans plus tard on est très loin de cette essence du hip-hop…

On en est très loin mais aussi parce que la société a changé et qu’on ne fabrique pas les mêmes artistes. Peu importe la discipline qu’on pratique, on est un écho du monde dans lequel on vit. Bien sûr on a chacun des sensibilités et des interprétations différentes, qu’on fasse de la musique ou du cinéma, mais forcément le rap 2021 ne peut pas être le même que celui de 1989. C’est impossible, sans même parler de qui rappe et ce qu’il raconte. Ce n’est pas le même monde donc ce ne sont pas les mêmes jeunes. Ce ne sont pas les mêmes revendications et les mêmes aspirations, ce n’est pas le même contexte.

Une scène fait le pont avec une autre jeunesse, celle du punk. Le rap est le punk des années 1990 ?

En tout cas le rap français est l’enfant du punk français. Ça s’est fait naturellement. Le punk se refusant à l’industrie musicale, il s’est fait un hara-kiri. Il a touché un plafond de verre très vite, il ne s’est pas développé, là où le rap a pris le relais. On garde la même thématique politique, sociétale et tournée vers son prochain. Mais quand le rap rentre dans l’industrie musicale, il se déporte, il devient autre chose. NTM ont fait énormément de scènes punk au début. Vu qu’il n’y avait pas de rap, les scènes rap n’existaient pas, il n’y avait pas de place pour cette musique-là. On les a mis avec les punks.

On les retrouve aussi dans les mêmes lieux underground.

Oui on les a mis au même endroit, une musique un peu de niche, rebelle, anarchiste, c’est comme ça qu’on a classé le rap au début. Quand on me pose la question « à votre avis, quel rappeur aujourd’hui est le digne héritier de NTM ? », je réponds « tous » ! Parce qu’ils ont tout créé les mecs. Ils ont posé le goudron sur un champ de patates, ils ont créé une route et tout le monde l’a empruntée.