« Freda », film 100% haïtien et féministe, qui montre et « répare » la réalité

REVELATION Gessica Généus, réalisatrice de 36 ans, a sorti « Freda », son premier long-métrage sélectionnée à Cannes. Une plongée dans une Haïti populaire, à travers une galerie de personnages bien campés

Dolores Bakèla
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Freda, film 100% haïtien, de Gessica Geneus
Freda, film 100% haïtien, de Gessica Geneus — Nour Films

Des larmes, des rires et des applaudissements nourris, après le générique de fin. Après avoir séduit au festival de Cannes, où il a été sélectionné dans la catégorie Un certain regard, Freda, le film de la réalisatrice haïtienne Gessica Généus a été présenté à Paris dans deux salles devant un public conquis dont Jocelyne Beroard du groupe mythique Kassav', Harry Roselmack ou encore Audrey Pulvar.

Cette fiction, qui se situe dans un Haïti contemporain, nous entraîne dans un quartier populaire, au sein d’une fratrie, dont deux sœurs Esther (Djanaïna François) et Freda, aux antipodes l’une de l’autre et liées par un amour indéfectible. Freda, jouée par Néhémie Bastien, attend le retour de Yeshua (Juancito Jean), son amoureux, parti se soigner à Saint-Domingue après une agression violente. Partir ou rester dans un pays meurtri, c’est l’un des axes de ce beau film, dont Gessica Généus a écrit le scénario, les dialogues, signe la réalisation et le co-produit.

Un premier film 100 % haïtien

Film 100 % haïtien, Freda met en scène différents lieux – la maison familiale, l’hôtel, la rue, la salle de classe d’une université, l’église – qui sont autant d’agoras pour discuter de la situation politique et sociale du pays. « Ce qui m’obsède, c’est l’humain mais aussi le haïtien car on partage énormément de douleurs, de traumas, de handicaps émotionnels à côté des richesses culturelles énormes. C’était essentiel de poser un miroir sur la situation et d’avoir ce film qui nous permette de nous regarder en face et je me place dans la conversation à un endroit qui n’est pas forcément confortable ».

Le film est choral, sororal, une célébration de ses héroïnes cabossées mais debout, souvent invisibles. « Toutes ces femmes qui existent dans le film, j’ai grandi avec elle ; cet univers, c’est vraiment le mien. Ma mère, mes tantes se sont énormément impliquées dans les combats de ce pays et on a l’impression aujourd’hui que ça va de pire en pire, nous explique Gessica Généus. Il y en a qui le supportent très mal, comme ma mère. Elle a complètement sombré dans la maladie mentale, la schizophrénie, la dépression. On est nombreux à prendre la situation du pays sur nous. On n’est pas juste haïtien, on EST Haïti. »

Un tournage éprouvant

Déjà autrice d’un documentaire, où elle évoquait la maternité, la réalisatrice, qu’on a pu voir dans la fiction Toussaint Louverture avec Jimmy Jean-Louis et Aïssa Maïga en 2012, signe un film fort, à la trame simple, à l’inverse du contexte dans lequel il a été tourné en un peu moins d’un mois. « C’était une histoire de vie ou de mort. Les gens sortaient d’un confinement de trois mois pour des raisons politiques, la rue était agitée. Je n’avais pas le luxe de craquer, ni de me laisser intimider par les circonstances. Un jour perdu et tout pouvait s’écrouler », dit celle qui a vécu le tournage comme un « marathon », sur lequel des menaces diverses ont plané jusqu’au bout.

Un film féministe ?

Selon certains spectateurs, Freda occulterait la présence et le rôle des hommes. Or, ils crèvent l’écran par leur incapacité à être présents et investis dans leur foyer ou leur famille, par leur violence, leur manque de courage et d’empathie… Comme Moïse, le frère de Freda et d’Esther, centré sur son assiette et sa paire de baskets neuves, plutôt que l’aide au quotidien difficile. Et les femmes qui leur font face ne leur disent rien. « Je voulais montrer à quel point elles sont actrices de leur vie, même quand elles font les mauvais choix. »

Un besoin de liberté farouche qui se confond avec la personnalité de la réalisatrice, qui veut explorer et refuse les postures et d’être étiquetée. « Bien sûr que les sociétés dans lesquelles nous évoluons nous cadrent, influent sur nos désirs, nos destins et que je me bats contre un système d’oppression et pour des lois qui nous protègent. Si dicter aux femmes comment elles doivent se comporter et quoi faire de leurs corps, c’est du féminisme, alors je ne le suis pas ». Jeannette, le personnage de la mère joué par Fabiola Rémy est en ce sens sublime de subtilité et de dureté.

Certaines scènes sont inspirées de faits réels, mais la réalisatrice leur donne une autre fin. Le projet de Gessica Généus dans ce film, est aussi bien de balader un miroir informant sur le réel, que de permettre à la fiction de le corriger, de lui épargner ses duretés.