« Dune » : Pourquoi ce monument de la SF intimide autant les lecteurs, les spectateurs et Hollywood

SCIENCE-FICTION « Dune » est enfin en salle depuis mercredi, mais ce monument de la SF ne s’est pas laissé facilement apprivoiser, adapter, aimer en un demi-siècle d’existence et de projets

V. J.
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Timothée Chalamet face au monument « Dune »
Timothée Chalamet face au monument « Dune » — Warner Bros

Dune est enfin dans les salles françaises. Prévu à l’origine en décembre 2020, le film de Denis Villeneuve a été reporté d’un an, et sera visible aux Etats-Unis à la fois au cinéma et sur HBO Max. De moindres désagréments pour une œuvre maudite et un roman de Frank Herbert réputé inadaptable, malgré le film de David Lynch et la série Syfy, et à l’image du projet fantasque et avorté d’Alejandro Jodorowsky.

D’ailleurs, le Dune de Denis Villeneuve est un rêve devenu à moitié réalité, le film n’étant que la première partie d’un diptyque et ne couvrant qu’une moitié du roman original. Le studio Warner attend les résultats au box-office pour lancer la suite, au risque d’en rester là et de nourrir la malédiction. Le monument Dune intimide, autant les lecteurs, les spectateurs que Hollywood.

Un roman déjà intimidant et complexe pour les lecteurs

« Dune, le roman, est déjà une œuvre intimidante, commente Lloyd Chéry, journaliste et instigateur du mook Tout sur Dune aux éditions L’Atalante et Leha. Elle est complexe, peu accessible au début. Frank Herbert a un style shakespearien, raconte les événements plus qu’il ne décrit l’action. Il utilise également un vocabulaire qui peut surprendre, avec beaucoup d’arabe, et n’a pas peur d’aller loin, en détail, dans l’évocation de l’écosystème d’Arakis et des Fremen. » Un peu comme Le Seigneur des Anneaux où il faut, pour beaucoup, dépasser les soixante premières pages pour se sentir enfin chez soi, en Terre du Milieu ? « Il y a de ça, avec un monde inédit, proto-médiéval, en l’an 10.000. Mais je trouve Dune plus accessible que Le Seigneur des Agneaux, et les longues descriptions de Tolkien, son travail sur la langue. Dune est plus moderne, plus incisif. »

Pour le spécialiste, c’est avec la scène culte du test du gom jabbar, où Paul Atréides met sa main dans une boîte, que le lecteur est happé. « Le héros est tout de suite mis en danger, explique-t-il. Puis vient la découverte de la planète Arakis, la grosse scène d’action de milieu du roman, et on se retrouve dans un vrai grand récit d’aventure. » C’est aussi là que se termine le film de Denis Villeneuve. « Ce qui peut faire peur aux lecteurs également, ajoute Lloyd Chéry, c’est l’odeur de soufre des adaptations cinéma, des adaptations maudites. »

Le film de Denis Villeneuve fait de Paul le point de repère du spectateur

Le spectateur de Dune serait-il lui aussi intimidé comme le lecteur ? « Il va entrer dans un univers qu’il maîtrise mal, c’est sûr, réagit l’auteur de Tout sur Dune. Denis Villeneuve fait tout pour rendre son film le plus accessible possible, mais demande également un travail intellectuel de la part du public. Il y a beaucoup d’informations à traiter. Le spectateur est habitué à dix ans de Marvel, cela va lui faire tout drôle. » Le cinéaste canadien a aussi la bonne idée de tout centrer sur Paul, et son charimastique interprète Timothée Chalamet, là où David Lynch brassait plus large, plus vague aussi. « Dune 2021 va, logiquement, plus loin visuellement que le Dune de 1984, complète Lloyd Chéry. Les effets spéciaux du film de Lynch ne suivaient pas, à une époque où on avait pourtant Le Retour du Jedi et Blade Runner. »

Si la mini-série de 2000 est fidèle, elle accuse aussi son budget. « Mais elle a permis de montrer qu’il y avait un potentiel pour les adaptations de classiques de la SF, tempère le journaliste. La chaîne Syfy s’est ainsi ensuite lancée dans Battlestar Galactica. »

La longue traversée du désert de « Dune » à Hollywood

Effets spéciaux, budget et technologie seraient les raisons qui ont rendu Dune maudit, longtemps inadaptable à Hollywood ? Pas seulement. « Il ne faut pas oublier que le parcours de Paul fait écho à celui du prophète Mahomet, éclaire Lloyd Chéry. Tout ça a pu faire peur à Hollywood. D’ailleurs, le terme de jihad butlérien est absent du film de Denis Villeneuve pour éviter toute polémique. Mais l’une des vraies surprises et grandes qualités du film est la moyen-orientaliation du monde de Dune. On n’a jamais vu autant d’hommes et femmes voilées dans un blockbuster hollywoodien. Je suis curieux de voir comment le film va être reçu, par les pays du Moyen-Orient notamment. »

Mais la longue traversée du désert de Dune jusqu’aux écrans a moins à voir avec Dune lui-même qu’avec Hollywood. « Depuis les années 1980 et la fin du Nouvel Hollywood, l’industrie est devenue un marché financier, soumis aux lois du marketing, raconte le spécialiste dunien. Il est devenu difficile de faire des films ambitieux, hors des clous. Matrix a par exemple été produit par un indépendant. Dune sort aussi maintenant, parce que les studios de cinéma ont besoin de concurrencer les plateformes de streaming. La meilleure SF est sur le petit écran, de The Expanse sur Prime Video à Westworld sur HBO en passant par le prochain Foundation sur Apple TV+. Warner veut sa grosse franchise à même de concurrencer Disney et Marvel sur le grand spectacle.

Warner aimerait bien faire de Dune la grande saga des années 2020, dont les thématiques sur l’écologie, la technologie, les femmes, les minorités sont contemporaines, mais n’assume pas à 100 %. Dune est ainsi un Dune – Part 1, dont la suite dépend des résultats au box-office et sur HBO max. Mais Lloyd Chéry est confiant : « Je pense qu’ils sont rassurés et qu’un accord va bientôt être trouvé, si ce n’est pas déjà fait. Suite à la polémique sur la sortie simultanée cinéma/plateforme de leurs films, Warner a déjà perdu Christopher Nolan. Ils ne peuvent pas se permettre de perdre aussi Denis Villeneuve. » Le Dune Cinematic Universe est lancé.