« Drive My Car » : Hamaguchi mène le cinéma sur une route longue et sinueuse

ROAD TRIP Le Japonais Ryusuke Hamaguchi s’est inspiré de trois nouvelles d’Haruki Murakami pour réaliser son passionnant road movie « Drive My Car », à découvrir ce mercredi dans les salles

Stéphane Leblanc
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«Drive My Car» de Ryusuke Hamaguchi
«Drive My Car» de Ryusuke Hamaguchi — Culture Entertainment/Bitters End/Nekojarashi/Quaras/NIPPON SHUPPAN HANBAI/Bungeishunju/LESPACE VISION/C&I/The Asahi Shimbun Company
  • L’excellent film japonais « Drive My Car » a remporté le prix du scénario et le prix Fipresci de la critique internationale à Cannes.
  • Il s’agit d’un road movie initiatique sur le deuil et la culpabilité, qui vise une certaine universalité.
  • Le réalisateur Ryusuke Hamaguchi, habitué aux sujets plus légers, le présente comme un film à part dans sa filmographie.

Au Festival de Cannes, c’était le plus long des films de la compétition (2h59). Un vrai coup de cœur pourtant pour  Drive My Car, récompensé par le prix du scénario et le prix Fipresci de la critique internationale, dans lequel on croise Tchekhov et des fantômes. Annoncé comme l’adaptation d’une nouvelle d’Haruki Murakami, le film de Ryusuke Hamaguchi est en réalité, comme l’a confié le cinéaste à 20 Minutes, « l’adaptation de trois nouvelles du même recueil, Des hommes sans femmes ». On voyage en Saab 900 turbo rouge jusqu’à l’extrême-Nord de l’Archipel dans ce film très japonais sur fond de culpabilité, de doutes et d’abnégation.

Alors oui, le nouveau film du réalisateur de Senses et de Asako 1 & 2 dure trois heures, ce qui pourrait rebuter. Mais non, elles passent vite comme la Saab turbo rouge du héros lancée sur les routes du Japon. Et si le générique n’arrive qu’après les vingt premières minutes du film, c’est qu’on va assister d’abord à la mort d’un des personnages clé de l’intrigue. « Je n’imaginais pas du tout que le film ferait trois heures, s’excuse presque le réalisateur… Je savais que j’allais devoir densifier la nouvelle d’origine, notamment en empruntant des éléments de deux autres nouvelles du recueil de Murakami pour nourrir la première. Cela dit, je sentais aussi qu’il faudrait développer davantage le passé et l’avenir de chacun des personnages… »

Trop conscient de sa souffrance

Le générique terminé laisse place à la quête d’un homme rongé par la culpabilité. Pour autant, Kafuku va quand même assurer son engagement vis-à-vis d’un festival théâtral avec Oncle Vania, sans se mettre lui-même en scène dans le rôle-titre, comme il en avait l’habitude, mais en choisissant un jeune acteur qu’il soupçonne d’être l’amant de sa femme. Le choix de Tchekhov comme dramaturge n’est pas anodin. « Ses personnages ont pleinement conscience de leur souffrance », estime Hamaguchi. Le choix de confier les rôles à des acteurs internationaux non plus : chacun lance en effet ses répliques dans sa propre langue, amplifiant du même coup le caractère universel de l’œuvre. Mais le rôle le plus intéressant, le plus à l’écart aussi, c’est celui du chauffeur de la propre voiture du metteur en scène : une jeune femme peu loquace que la direction impose à Kafuku pour des raisons de sécurité. C’est elle qui va conduire sa Saab Turbo, ce qu’il accepte à contrecœur. Et c’est elle qui va le mener, l’air de rien, sur des chemins de traverse insoupçonnés. Le film se met alors à osciller entre le buddy movie et le road trip initiatique, qu’entrecoupent de très belles scènes de répétitions de la pièce (ah ! cette actrice qui joue son rôle en langue des signes).

On suit avec d’autant plus d’intérêt le cheminement de Kafuku qu’il est parsemé de déclics troublants ou touchants. « L’objectif que je m’étais fixé, explique Hamaguchi, c’était qu’il parvienne à une prise de conscience. Dans l’une des autres nouvelles de Murakami, il y a un personnage qui affirme qu’une blessure peut être un mal nécessaire. Et pour moi, il fallait que le héros parvienne à se dégager du sentiment de culpabilité qui le ronge au départ, qu’il puisse prendre conscience qu’il a toujours été dans le déni de ses propres blessures qui étaient, peut-être, ce mal nécessaire. Les déclics, comme vous les appelez, sont autant de moments pour le spectateur d’être en phase avec ce qu’il ressent sans avoir besoin de l’exprimer. »