Oscars: Pourquoi les films primés se sont retrouvés piratés et quelles en sont les conséquences?

HORS LA LOI Ils ne sont pas sortis et pourtant, les films récompensés aux Oscars ont largement été partagés en France. « 20 Minutes » s’est penché sur le phénomène du piratage pour tenter de comprendre comment et pourquoi il s’est développé

Caroline Vié

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Frances McDormand dans «Nomadland» de Chloé Zhao
Frances McDormand dans «Nomadland» de Chloé Zhao — Searchlight Pictures
  • Les films « Nomadland » et « The Father », primés aux Oscars, ont déjà été vus par des nombreux Français alors qu’ils ne sont pas encore sortis sur notre territoire.
  • Les pirates estiment avoir de bonnes raisons de voir des films en toute illégalité alors même que cette pratique nuit considérablement à toute l'industrie du cinéma.

Pas sortis en salle et pourtant déjà vus. A en croire les commentaires enregistrés à la suite de nos articles sur les Oscars, bon nombre des lecteurs de 20 Minutes ont découvert les films primés avant qu’ils ne soient disponibles en France.  Nomadland de Chloé Zhao et The Father de Florian Zeller ont déjà été vus, apparemment très facilement, mais dans la plus parfaite illégalité, sans se soucier du fait que leur attitude spolie les artistes et les distributeurs des films.

Nous avons interrogé une vingtaine de ces « pirates » et ayants droit des films pour essayer de comprendre l’enjeu et l’ampleur du phénomène sans, bien évidemment, donner la moindre clé qui pourrait encourager cette pratique frauduleuse.

Le piratage stabilisé

Contourner les règles afin de voir des films que l’on ne devrait pas pouvoir voir, « c’est purement et simplement du vol, s’étrangle le distributeur Jean Labadie. Un vol que les gens assument d’une manière de plus en plus décomplexée alors qu’il ne leur viendrait pas l’idée d’emporter des produits d’épicerie sans les payer ! » Décomplexée, pas tout à fait : le patron de la société Le Pacte est le seul professionnel à avoir accepté de témoigner à visage découvert pour l’enquête de 20 Minutes. « Le piratage a toujours existé, s’amuse Frédéric, 55 ans (son prénom a été changé, comme ceux des autres témoins). Depuis l’invention du cinéma, des gens resquillent pour entrer dans des salles sans payer. C’est le propre du cinéphile passionné que d’essayer de gruger. »

Avec Internet, le phénomène a pris des proportions inquiétantes, même si, d’après une étude de l’Alpa (Association de lutte contre la piraterie audiovisuelle) publiée en novembre 2020, la consommation illicite s’est stabilisée à 52 % (avec 10,2 millions d’Internautes concernés) après être montée à 73 % en 2017. Peut-être parce que l’essor et la diversité des plateformes légales offrent désormais aux cinéphiles de quoi étancher leur soif de cinéma en toute légalité.

Alors, pourquoi pirater ?

Parmi les internautes que nous avons questionnés, deux types de pirates se dégagent : ceux qui téléchargent des gros films tels Wonder Woman 1984 ou Godzilla vs Kong et ceux qui cherchent des œuvres plus confidentielles. « Je ne télécharge que des séries B qui ne sont pas disponibles en France, précise Jean-Philippe, 37 ans. Le Web est une immense cinémathèque qui permet de dénicher des œuvres qui auraient pu disparaître. C’est aussi une façon de préserver le patrimoine. »

« Je pirate parce que je n’ai pas envie d’attendre. On parle de Nomadland depuis des mois sur les réseaux sociaux et je ne voulais pas rester à la traîne. J’aurais payé si j’en avais eu la possibilité », assure Virginie, 25 ans, qui ne télécharge que des films récents. Cet argument est le principal invoqué par les Internautes que nous avons interrogés. « Je pirate des films, puis je retourne les voir en salle s’ils m’ont plu, déclare Jérémy, 28 ans. Je n’ai donc pas l’impression de voler qui que ce soit ». Seuls les blockbusters excitent sa convoitise.

« Je ne piraterais pas si j’avais le même choix qu’aux Etats-Unis où les films sortent simultanément en salle et sur plateformes, précise Franck, 47 ans. Même quand les cinémas seront rouverts, je préfère pouvoir choisir de regarder un film chez moi sans avoir des gens qui mangent du pop-corn ou consultent leur téléphone. » Mais, en France,  la loi actuelle sur la chronologie des médias ne rend pas, pour l’instant, cette solution envisageable. Pour être viable chez nous, il faudrait déjà que les plateformes acceptent de participer au financement des films ou qu’elles versent une contribution au CNC.

Lassées, désabusées, certaines majors ont de leur côté préféré sacrifier la sortie en salle de leur film, de manière à couper l’herbe sous le pied des pirates. C’est le cas de la Warner pour Wonder Woman 1984, puis Godzilla vs Kong et bientôt Mortal Kombat, mais aussi de Disney pour Soul et bientôt Raya et le dernier dragon. Tant pis pour les recettes en salles.

Une situation dramatique

Mais c’est toute la filière du cinéma qui va y perdre, jusqu’au spectateur lui-même. « Ce ne sont pas que ces firmes qui vont souffrir du manque à gagner, insiste Jean Labadie, c’est l’ensemble du système, notamment en France, puisqu’une partie du prix du ticket de cinéma est prélevée pour être réinvestie dans des productions françaises. » Sans films, pas de tickets, et sans tickets, pas de films…

« L’argent que nous laissons filer va nous empêcher d’investir et ce sera la fin de la diversité du cinéma », soupire encore Jean Labadie. Déjà très affaibli par la fermeture des salles, le distributeur français enrage de voir une situation qui se dégrade sans que certains cinéphiles ne s’en émeuvent le moins du monde.