César 2021: La grande fête du cinéma a-t-elle encore un sens ? Le milieu est partagé

CEREMONIE A quelques heures des nominations pour les César 2021, « 20 Minutes » a questionné des membres d’une profession divisée dans l’attente de la fête annuelle du cinéma

Caroline Vié

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Un trophée des César, porté à bout de bras, lors de la 40e édition en 2015.
Un trophée des César, porté à bout de bras, lors de la 40e édition en 2015. — Jacques Brinon/AP/SIPA
  • Les  membres de l’Académie des César sont appelés à voter pour les films sortis en 2020, sous la direction d'une nouvelle équipe intronisée après l'attribution polémique du prix de la mise en scène remis à Roman Polanski l'an passé.
  • Les salles ayant été fermées 162 jours l'an dernier, certains professionnels se demandent malgré tout si cette remise de prix est légitime.
  • D’autres estiment que cela reste un bon moyen de continuer à faire exister le 7e Art en attendant la réouverture des salles.

Une cérémonie en quête de sens. A quelques heures de l’annonce des nominations ce mercredi 10 février, et un mois avant les récompenses prévues le 12 mars, les Césarvont devoir composer avec la moitié des films prévus en 2020 qui n’ont pas pu sortir dans des salles fermées 162 jours sur l’année. Autre urgence : faire oublier la  cérémonie calamiteuse de 2020 qui les avait profondément ringardisés. Les César sauront-ils redevenir indispensables en 2021 ? Les professionnels du cinéma, interrogés par 20 Minutes, sont partagés.

« Trop peu de films exploités trop peu de temps »

« Le public n’a pas eu le temps de voir la plupart des films et les professionnels ne pourront pas non plus les découvrir en salle. Il aurait été élégant de supprimer la cérémonie cette année pour éviter l’impression d’entre-soi dont on accuse trop souvent le monde du cinéma », déclare Axel Brucker, organisateur de festival et ex-propriétaire du cinéma Mac-Mahon, haut lieu de la cinéphilie parisienne.

Le réalisateur et ancien critique Thierry Klifa ne partage pas ce point de vue : « Il y a quelque chose à défendre, au-delà même de la compétition. Des gens travaillent d’arrache-pied sur les César, la nouvelle gouvernance, la maîtresse de cérémonie Marina Foïs, avec elle ses coauteurs Blanche Gardin et Laurent Laffite. Benjamin Biolay qui dirigera un orchestre, tous les remettants qui ont déjà accepté d’y participer. »

La nouvelle gouvernance ? En 2021, l’Académie a été reprise en main par un tandem composé de l’ex-patronne d’Arte et du CNC Véronique Cayla et d’Eric Toledano (coréalisateur d’Hors Normes et du Sens de la fête), avec pour intention revendiquée de «  s'écarter des polémiques qui vampirisent les César ». Pas simple.

« Pourquoi condamner les films à une double peine ? »

Ceux qui ont une chance d’y être sont les plus bienveillants. « Il est normal que les films qui ont pris le risque de sortir en salle puissent concourir, explique à 20 Minutes Jean-Paul Salomé, réalisateur de La Daronne en lice pour plusieurs prix. Ce serait les condamner à une double peine que de supprimer les César cette année. » Comme les autres concurrents, il saura le 10 février si son film est nommé ou pas, pour la cérémonie.

Certains pensent malgré tout que les 125 longs-métrages sortis l’an dernier ne partent pas tous à égalité de chance. Les 4292 votants (tous professionnels du cinéma) peuvent rattraper ceux qu’ils auraient manqués en se connectant à une plateforme et découvrir des œuvres dont la sortie a été tronquée comme ADN de Maïwenn ou Garçon chiffon de Nicolas Maury.

« Inutile pour certains, indispensable pour les autres »

Certaines productions se font tirer l’oreille. Albert Dupontel, qui confiait à 20 Minutes ne pas aimer les compétitions lors de la sortie d’Adieu les cons, n’a déposé son film sur la plateforme que tardivement et pour un visionnage unique par votant. Cela met en péril ses chances d’être récompensé, car il n’est resté qu’une dizaine de jours à l’affiche. Qu’importe pour le réalisateur, qui n’a jamais mis les pieds à la cérémonie, où il a pourtant été primé  trois fois . Dommage en revanche pour son équipe, notamment la sublime Virginie Efira qui aurait pu prétendre à un César.

« Seuls les puissants peuvent se permettre de cracher sur les César ! », s’exclame Patricia Bardon, dont Nana et les filles du bord de mer est sorti en salle avant d’être distribué sur plateformes de VOD (ITunes et CanalVOD, OrangeVOD et FilmoTV). Elle a financé sa participation via un crowdfunding et est ravie de concourir. « Pour moi qui suis à la fois réalisatrice et productrice, les César offrent une vitrine incomparable. Même si je ne reçois pas de nomination, le fait que mon film ait été sur la plateforme permet de faire connaître mon travail. » Sa seule frustration est de ne pas pouvoir savoir combien de votants auront vu son film. Elle espère que le nombre de visionnages finira par être divulgué.

« Créer une envie de cinéma »

« La remise des prix donne au moins l’occasion de reparler de cinéma, estime Anne Guimet, déléguée générale des Lumières, l’équivalent français des Golden Globes. Cela met l’accent sur des films qu’on signale à l’attention du public, y compris à l’international. C’est utile parce que ça donne envie. Et créer une envie de cinéma, c’est le contraire de l’entre-soi. »

Pour autant, est-ce bien la bonne méthode pour continuer à motiver le public ? « Je crois que toute cette énergie déployée aurait été mieux placée dans un combat ciblé pour la réouverture les salles, déclare Emmanuelle Spadacenta, rédactrice en chef du magazine spécialisé Cinemateaser. Une telle cérémonie paraîtra superflue dans le contexte actuel, alors que la profession va mal. » Et l’ampleur de ses divisions risque de resurgir, aussi bien le 10 février au moment de nominations que d’aucuns contesteront et le 12 mars à l’issue d’une cérémonie bien forcée de faire oublier celle qui l’a précédée.