« La différence donne envie de se battre » clame le réalisateur Sébastien Lifshitz

INTERVIEW Le réalisateur Sébastien Lifshitz a filmé une « Petite fille » dans un corps de garçon pour un documentaire bouleversant disponible dès ce mercredi sur Arte

Caroline Vié

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Sasha, la lumineuse  «Petite fille» de Sébastien Lifshitz
Sasha, la lumineuse «Petite fille» de Sébastien Lifshitz — Arte
  • « Petite fille » plonge dans le quotidien de la jeune Sasha, 7 ans au moment du tournage.
  • Sébastien Lifshitz a filmé pendant un an une fillette née dans un corps de garçon.
  • Ce documentaire bouleversant, présenté l'hiver dernier à la Bienale de Berlin et diffusé sur Arte, offre un beau message d’amour et de tolérance.

Depuis qu’elle a trois ans, Sasha est convaincue d'être une fille, bien qu’elle soit née dans le corps d’un garçon. Petite fille, documentaire de Sébastien Lifshitz, disponible sur Arte ce mercredi, explore son combat et celui de sa famille pour faire comprendre sa différence dans un monde qui n’est pas prêt à l’accepter.

Le réalisateur d’Adolescentes, qui césarisé en 2013 pour Les Invisibles, a filmé Sasha et son entourage pendant un an en 2018 alors que la fillette avait 7 ans. Il y a de la colère, de la détermination mais surtout beaucoup d’amour dans ce très beau film qui donne envie au spectateur de serrer Sasha dans ses bras. Sébastien Lifshitz a parlé à 20 Minutes de sa rencontre avec cette petite fille lumineuse.

Comment avez-vous trouvé Sasha ?

Sur Internet, sur un forum où se retrouvent des familles d’enfants transgenres. Ces parents sont souvent démunis ne sachant pas à qui s’adresser pour se faire aider. C’était le cas de Karine, la maman de Sasha. Epuisée par des années de combat, elle était heureuse de rencontrer quelqu’un qui ne la jugeait pas, qui la comprenait, qui admirait sa détermination et allait l’aider à répondre aux questions qu’elle se posait. Après avoir demandé à voir mes précédents films, elle a compris que ma démarche était bienveillante.

Pourquoi les choses sont-elles si compliquées pour ces familles ?

La dysphorie, terme scientifique pour la transidentité, n’est pas encore très connue bien que je pense qu’elle touche plus de gens qu’on pourrait le croire. Les familles sont livrées à elles-mêmes avec des médecins de famille qui admettent être incompétents pour les aider et des institutions qui se montrent hostiles par ignorance. Quand j’ai appris à la famille de Sasha qu’elle pouvait trouver un soutien aux hôpitaux Robert Debré et de la Salpêtrière, cela a changé la vie de tout le monde. Leur soulagement a été immense.

Comment s’est passé le tournage ?

On peut dire qu’on s’est trouvés ! La confiance réciproque était indispensable pour tourner un documentaire filmé au plus près de Sasha et des siens. Le fait de réaliser un documentaire ne veut pas dire qu’on n’a pas de point de vue. J’ai essayé de montrer leur quotidien de la façon la plus juste possible. Cela impliquait donc une certaine intimité qui s’est développée pendant l’année qu’a duré le tournage. Sasha et sa famille ont bien compris qu’ils n’étaient pas un sujet pour moi mais que j’allais partager leur vie. Ils ont senti l’amour et l’empathie que toute l’équipe avait à leur égard. Ces deux ingrédients me semblent indispensables pour brosser un portrait fidèle des personnes que je filme.

Sasha était-elle consciente du fait qu’elle allait connaître une certaine célébrité ?

Absolument ! Elle a fait le film pour s’aider mais aussi pour aider les autres. Elle est heureuse à l’idée que son expérience bénéficiera à d’autres familles et à d’autres enfants. La différence rend combatif parce qu’on n’a pas d’autre choix pour survivre. Quand on se sent différent aussi jeune, on acquiert très tôt une grande maturité. Le film a aidé Sasha à s’armer encore davantage comme si nous lui offrions une couche de protection supplémentaire à celle que lui apporte sa famille. Pour Sasha, les ennemis viennent de l’extérieur et elle sait que chaque bataille gagnée sera suivie par un autre combat qu’elle est prête à mener. Elle a un courage admirable.

La famille avait-elle son mot à dire sur le montage ?

Personne ne me l’a demandé car j’avais gagné leur confiance. Il aurait, de toute façon, été impossible d’accepter cela car cela aurait été une forme de censure. Les personnes que l’on filme peuvent ne pas avoir le recul suffisant pour savoir ce qui est nécessaire ou pas dans le montage final. Je leur ai montré le film terminé. S’il y avait eu un problème, nous aurions pu en parler mais cela n’a pas été le cas. J’étais conscient de l’immense responsabilité que j’avais à leur égard. J’ai vraiment essayé de me mettre à la hauteur de Sasha à tous les sens du terme.

A qui est destiné votre film ?

A tout le monde. C’est en rendant la transidentité visible qu’on peut changer les mentalités et elles commencent à évoluer Même s’il reste du travail, les nouvelles générations considèrent le genre de façon plus fluide en refusant les injonctions de la société qui veut imposer une norme à toutes et à tous. Les notions de masculin et de féminin sont devenues plus floues.. Sasha, qui est aujourd’hui une ravissante petite fille de dix ans acceptée comme telle dans son école, en est un bel exemple.

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