« Si on ne se montre pas ferme avec les plateformes, le cinéma français est fichu », soupire Radu Mihaileanu

INTERVIEW Le réalisateur évoque des pistes pour l'avenir du cinéma français mis en danger par le Covid-19

Propos recueillis par Caroline Vié

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Radu Mihaileanu au débat de l'ARP
Radu Mihaileanu au débat de l'ARP — Claire Vorger/ARP
  • Ce jeudi, des professionnels du cinéma français se sont réunis pour évoquer l’avenir du 7e art.
  • Le réalisateur du « Concert » qui participait aux débats les a résumés pour « 20 Minutes ».
  • Il s’est déclaré inquiet mais prêt à se battre pour que les films français continuent à exister.

Radu Mihaileanu n’est pas que le réalisateur du Concert et de La Source des femmes. Il est aussi le vice-président de l' ARP (Société civile des réalisateurs et des producteurs) qui a organisé un débat sur le thème « quel avenir pour le cinéma français », ce jeudi matin à Paris.

Une rencontre qui réunissait les productrices, distributrices ou exportatrices de films Sidonie Dumas (Gaumont), Emilie George (Mémento), Isabelle Madelaine ( Dharamsala) et Carole Scotta ( Haut & Court) et à l’issue de laquelle Radu Mihaileanu a répondu aux questions de 20 Minutes.

Quel est l’état de santé du cinéma français en cette fin d’année 2020 ?

La situation n’est pas brillante même si la profession est reconnaissante aux pouvoirs publics des aides qui lui sont apportées. Ces aides sont précieuses mais il faut maintenant penser à long terme. Il ne faudrait pas que le pays qui a vu naître le cinéma soit celui qui donne le signal de sa mort. Les accords qui vont être passés par le gouvernement pour obliger les plateformes (comme Netflix, Amazon Prime, Disney+) à contribuer au système de financement du cinéma français dans les jours qui viennent vont être déterminants. Si on ne se montre pas ferme avec les plateformes, le cinéma français est fichu.

Que faudrait-il faire précisément pour sauver le cinéma français ?

Il faut tout repenser. On a bien vu que les films français faisaient de bons résultats en salle après le premier confinement. Des œuvres comme Antoinette dans les Cévennes ou Adieu les cons ont conquis les spectateurs, même si ce dernier a vu sa carrière interrompue par le reconfinement après en avoir réuni plus de 700.000 en une seule semaine. L’absence de films américains a montré que le cinéma français peut aussi attirer du monde. Ce qui laisse des pistes à explorer comme celle de limiter le nombre d’écrans pour les sorties. Il est anormal que certains films puissent occuper plus de la moitié du parc de salles sans laisser de la place pour les autres. Il semblerait bien qu’il y ait aussi moins de rotations ou qu’elles soient moins rapides pour laisser au bouche-à-oreille le temps de s’installer.

Cette crise peut-elle être bénéfique sur le long terme ?

Benéfique peut-être pas, mais il est certain qu’elle conduit à une réflexion sur l’avenir et cela dans tous les domaines, aussi bien politique qu’écologique. J’ai l’impression que cela fait poindre une certaine lucidité qui fait que tout n’est pas négatif. Côté cinéma, on aura appris des choses du premier confinement. Notamment que si les gens ont envie de regarder des films à domicile quand ils sont enfermés chez eux, ils retournent en salle quand ils peuvent sortir. Les deux sont complémentaires et peuvent donc coexister. C’est très rassurant !

Les plateformes ne sont donc pas l’ennemi ?

Pas du tout ! Nous nous réjouissons que Netflix ait 8 millions d’abonnés en France et que ses résultats aient augmenté de 28 % pendant le premier confinement ! Il est toujours bien que les films soient vus. Nous souhaitons juste que les plateformes ne gardent pas les droits des films indéfiniment. Peu de gens peuvent se payer des abonnements à toutes les plateformes. Il faudrait que les œuvres puissent devenir accessibles à tout le monde au bout d’un an ou deux. Cela permettrait de mieux lutter contre le piratage qui fait que les films ne rapportent pas d’argent aux créateurs qui ne peuvent donc pas en financer de nouveaux.

Et si les plateformes disent non à cette contribution ?

Elles peuvent se diriger vers d’autres pays qui ne sont pas protégés par l’exception culturelle française ! On a mis au point un système vertueux de donnant-donnant. Parfois elles ne payent pas d’impôts, elles ont à leur disposition des sommes astronomiques... Les plateformes ne peuvent pas tout prendre sans rien donner en échange. Il est hors de question de leur céder sur tous les points si on veut que notre cinéma continue d’exister.

Pensez-vous que les professionnels du cinéma français sont écoutés par le gouvernement en ce moment ?

Je suis peut-être naïf mais je pense que les politiques veulent le bonheur du peuple. Le débat de ce jeudi matin était une façon d’alerter nos dirigeants. La culture en général et le cinéma en particulier, ce sont beaucoup d’emplois et ces derniers sont aujourd’hui menacés. On chuchote que les tournages pourraient être interrompus à partir du 11 novembre, ce qui serait un signal lourd de sens pour nos métiers. Ce n’est pas parce que nous exerçons des professions de passion que nous ne sommes pas essentiels. Les pouvoirs publics doivent le comprendre. Si ce n’est pas le cas, nous nous rappellerons à son bon souvenir en descendant dans la rue. Nous sommes à genoux : il ne faut pas nous achever.