« La fiction a un pouvoir politique auquel je n’avais pas pensé », estime François Ozon

20 MINUTES AVEC Rencontre avec le réalisateur du récent Eté 85, jugé prudent et discret, mais peut-être pas autant qu’on ne pourrait le croire et même bien plus engagé qu’il n’y paraît

Stéphane Leblanc

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François Ozon à Madrid en décembre 2016
François Ozon à Madrid en décembre 2016 — OFA/ZOJ/WENN.COM/SIPA
  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • François Ozon revient sur son confinement et l’attente qu’elle a suscitée.
  • Le réalisateur évoque aussi la place de l’homosexualité dans ses films et son souhait de pouvoir aborder tous les sujets d’actualité qui le touchent.

François Ozon est le réalisateur d’Eté 1985, l’un des meilleurs films de l’après confinement. Une histoire d’amour plus qu’un film sur l’homosexualité, prévu à l’origine pour concourir au Festival de Cannes, mais qui a vu son destin bouleversé avant de sortir enfin ce mardi 14 juillet sous le simple label Cannes 2020.

Vous n’avez pas monté les marches du Festival de Cannes, cela vous a-t-il manqué ?

Forcément, mais avec le label, on peut dire que c’est comme si le film était allé à Cannes et qu’il y est encore en ce moment même… dans un Cannes virtuel. Le confinement était une période compliquée parce que le film était terminé depuis un moment et moi je n’avais qu’une envie, c’était de le montrer. On a eu des contacts avec Netflix, qui était intéressé pour le sortir directement dans le monde entier… Mais Eté 85 est un film que j’ai fait pour le cinéma, tourné en pellicule plutôt qu’en numérique pour retrouver l’aspect d’autrefois. Et je me suis dit que si ce film devait se limiter aux plateformes, les gens ne verraient pas ce travail sur l’image. J’ai donc rongé mon frein, comme tout le monde, et j’ai attendu… de pouvoir le sortir dès la fin du confinement.

Qu’avez-vous fait en attendant ? Il a ressemblé à quoi votre confinement ?

J’ai passé mes journées à regarder beaucoup de films, notamment des films de Fellini que je n’avais pas vus depuis longtemps. Cela m’a fait du bien de me replonger dans la joie italienne, en plein confinement, de pouvoir apprécier la vitalité des films de Fellini. J’ai vu aussi Rashomon d’Aki Kurosawa que je n’avais jamais vu. Comme beaucoup de gens pendant le confinement, je n’avais pas envie de voir des choses sur le présent, j’avais plutôt envie de me plonger dans le passé. Alors oui, j’en ai profité pour voir des classiques que je n’avais pas vus ou que j’avais oubliés.

Là, vous nous replongez dans un passé… pas si lointain : en 1985, l’année de vos 18 ans, avec l’insouciance liée à cet âge, et vous nous racontez une romance adolescente au cours du dernier été avant qu’on ne parle du sida…

Oui, après ce confinement qu’on a traversé, il y a un côté retour à un paradis perdu, à l’époque bénie d’avant le Covid 19 et d’avant le sida. Deux maladies qui nous ont extrêmement perturbés, notamment sur le plan de la sexualité, et ce dans toutes les sociétés. Voir ce film aujourd’hui prend une valeur assez forte. C’est une histoire d’amour avec ses attirances et ses désillusions qui peut toucher tous les couples, tous ceux qui ont vécu une passion amoureuse, qu’on soit adolescent ou qu’on soit plus âgé.

Malgré tout, les adolescents de l’époque ne sont pas comme ceux d’aujourd’hui qui affichent davantage leurs sentiments et revendiquent plus facilement leur sexualité. Là, il y a une espèce de non-dit avec lequel je joue, il y a des mères qui se doutent de l’homosexualité de leur enfant mais qui ne disent rien, un père qui, peut-être, n’en pense pas moins… Mais il n’y a encore rien de cette tradition du coming out qui est arrivée bien après le milieu des années 1980.

Votre façon d’évoquer l’homosexualité dans ce film, comme dans la plupart de vos films, n’est jamais frontale, même si vous êtes, dans le fond, quelqu’un d’assez direct et qu’il n’y a pas d’ambiguïté en ce qui vous concerne sur ce sujet-là. Comment l’expliquez-vous ? C’est votre réserve naturelle ?

Non, c’est juste que je ne veux pas faire de l’homosexualité un sujet en soi. Le fait que ce soit une histoire entre deux garçons n’a aucune incidence. Ce sont juste des personnes qui éprouvent du désir et que ce soit deux garçons, deux filles, un garçon et une fille, cela n’a pas beaucoup d’importance… Je ne fais pas un cinéma très genré, je pense. Souvent je me dis, tiens, j’aurais pu raconter cette histoire en changeant les sexes de tel ou tel personnage. Cela m’arrive, d’ailleurs, de les changer en cours d’écriture de scénario.

Le fait qu'« Eté 85 » sorte pendant l’été, c’est important ?

Oui, ça tombe bien d’autant que l’été, il se passe toujours beaucoup de choses. C’est un moment de découvertes à la fois sentimentales, érotiques… C’est aussi une manière, pour un cinéaste, de filmer le corps des acteurs et des actrices, parce que tout le monde est en maillot de bain. Il y a un truc de désir, et le cinéma, c’est fait du désir. Quand on fait un film d’été, forcément, on pense à Conte d’été, à Pauline à la plage, au Genou de Claire d’ Eric Rohmer, qui était mon professeur à l’université et que j’aime beaucoup. Comme j’aime aussi Claude Chabrol, sa boulimie et son plaisir de faire des films. Il y a un côté jouisseur, quelque chose de ludique, chez lui, dans lesquels je me retrouve complètement.

Vous vous trouvez boulimique ?

Ce sont les autres qui le disent : « oh ben dis donc encore un film d’Ozon, un de plus, comme chaque année »… Moi, j’ai juste l’impression de faire ce que j’aime : ni trop de films, ni pas assez.

Vous filmez beaucoup, mais vous vous livrez peu. On se demande qui se cache derrière Mister Ozon… Il y a un mystère Ozon ?

Non, non, tout est dans les films. Il suffit de faire le puzzle.

Vous vous livrez peu, mais on note quand même souvent des résonances assez fortes avec l’actualité ou des sujets de société. Pour quelles raisons ?

Je suis perméable à ce qui se passe autour de moi. Forcément, ça influence mes désirs de films, d’histoires. L’artiste qui reste seul chez lui et qui crée hors du monde, ce n’est pas mon cas. Il y en a qui font ça très bien, mais moi j’ai envie de me confronter au monde et de m’en inspirer. Avoir cette ouverture sur le monde, c’est quelque chose qui fait partie de ma manière de travailler.

Votre précédent film, « Grâce à Dieu », est-il le plus engagé que vous ayez fait, ou du moins le plus politique ?

En fait, ce film ne révèle rien. J’ai simplement souhaité raconter comment trois victimes décident de mettre leurs forces ensemble pour se battre. Quand on libère la parole, on a l’impression que des choses se dévoilent, mais en fait tout ce que j’ai mis dans le film avait déjà été rapporté dans la presse. En revanche, le fait que ce soit incarné par des acteurs, tout d’un coup, ça touche plus de monde et ça prend une dimension politique. Au début, j’avais pensé faire un documentaire et les victimes m’ont dit « non, non, nous on préfère une fiction ». Elles avaient l’intuition qu’une fiction permettrait d’élargir le sujet, de toucher davantage. On n’aurait pas fait plus de 200.000 entrées avec un documentaire. Avec une fiction, on a touché presque un million de personnes en France. Et Grâce à Dieu sort aujourd’hui partout dans le monde. La fiction a un pouvoir politique auquel je n’avais pas forcément pensé.

Quand vous vous lancez pour traiter la pédophilie dans l’église ou la prostitution estudiantine dans Jeune et jolie, c’est parce que le sujet est dans l’air du temps ou parce que vous y voyez une vraie nécessité ?

Non, non, ce n’est pas du tout parce que c’est dans l’air du temps. C’est parce que ça me correspond à ce moment-là, c’est ce que j’ai envie de raconter.

C’est dans « votre » air du temps, en somme ?

Voilà. Mais on ne peut pas dire que ce soit calculé… Pour Grâce à Dieu, les procédures judiciaires auraient du avoir lieu avant que le film ne sorte. Il se trouve qu’avec les délais de la justice, tout a été repoussé, et le film est sorti au milieu du procès, mais ce n’est pas du tout ce qui était prévu initialement.

Le milieu du cinéma a connu de nombreux bouleversements ces derniers temps, du fait de la pandémie de coronavirus et la fermeture des salles, bien sûr, mais avant il y a eu #MeToo et puis plus récemment les César… Comment avez-vous vécu tout cela ?

Voir que d’autres segments de la société s’emparent de la libération de la parole, qui était le sujet central de Grâce à Dieu, et le fasse aussi pour les femmes, ou pour les enfants car Adèle Haenel était une enfant quand elle a été abusée, je trouve que ça va dans le bon sens. Dans la société actuelle, on a besoin de plus de transparence et on a besoin de reconnaître que certains comportements ne sont plus admissibles aujourd’hui.