« Guillaume Canet a la chance de ne représenter que lui-même, ce n’est pas mon cas » estime Jean-Pascal Zadi

« 20 MINUTES » AVEC... Jean-Pascal Zadi évoque l’évolution de la société française sous l'angle du racisme dans une comédie hilarante, « Tout simplement noir », en salle depuis mercredi 8 juillet

Propos recueillis par Caroline Vié

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Jean-Pascal Zadi dans «Tout simplement noir» de Jean-Pascal Zadi et John Wax
Jean-Pascal Zadi dans «Tout simplement noir» de Jean-Pascal Zadi et John Wax — GaumontDistributiont/C8
  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société, dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Acteur, scénariste et réalisateur de « Tout simplement noir », Jean-Pascal Zadi évoque le racisme sans concession mais en toute sincérité.
  • Il appelle de ses vœux une société française où les différences ne sépareront plus la population.

Jean-Pascal Zadi tient la comédie de l’été avec Tout simplement noir , en salle depuis mercredi. Rappeur, acteur et réalisateur, il signe avec John Wax un faux documentaire (ou « documenteur ») dans lequel il incarne « JP », un acteur raté qui décide d’organiser une marche de contestation en faveur de « l’homme noir ». C’est hilarant, mais pas seulement...

Epaulé à l’écran par l’humoriste Fary, qui s’auto-parodie lui-même avec délice, « JP » tente de convaincre des artistes connus de participer à sa manifestation. Omar Sy, Fabrice Eboué, Lucien Jean-Baptiste, Ramzy Bedia, Joey Starr, Eric Judor et bien d’autres participent à son délire, qui se révèle aussi drôle que porteur d’une réflexion sur la société. Le presque quadragénaire (il aura 40 ans en août), né à Bondy (Seine Saint-Denis), a passé sa jeunesse en Normandie. Aujourd’hui, il ne mâche pas ses mots pour parler du rôle des Noirs (ne surtout pas dire « Blacks ») dans la France d’aujourd’hui. C’est par téléphone qu’il s’est confié à 20 Minutes.

L’absence de gros films américains dans les salles cet été ouvre-t-elle un boulevard à « Tout simplement noir » ?

Un boulevard peut-être pas, mais j’espère trouver une belle contre-allée pour notre film. Tout simplement noir a d’abord pour but de divertir tous les publics. Il est cependant vrai qu’il sort à un moment où on se pose des questions sur les Noirs avec les affaires George Floyd et Adama Traore. C’est bien que nous arrivions à un moment où les Français commencent à réfléchir sur ces sujets.

Pourquoi la mort de George Floyd a-t-elle à ce point indigné les Français ?

Elle faisait écho avec ce qui se passe en France, avec l’affaire Adama Traore notamment. Les gens qui meurent de façon suspecte aux mains de la police, ça n’arrive pas qu’aux Etats-Unis. Pour se rassurer, on peut toujours se dire qu’en Amérique, c’est différent, mais c’est un peu facile ! Les noirs américains ont connu l’esclavage et la ségrégation mais il ne faut pas oublier que les esclaves ont été importés aux Etats-Unis par des Européens. La tradition de la traite négrière vient de l’Europe et de la France. Et la colonisation a contribué à cette culture de l’esclavage. Mes grands-parents et mes parents ont vécu sous le joug de la France. Mon père est né en 1949 en Côte d’Ivoire, on ne pouvait pas dire qu’il était bien considéré par la société.

Comment vous en êtes-vous tiré ?

C’est le rap qui m’a montré que je pouvais sortir de ma condition de gamin issu d’un quartier pauvre. Les professions vers lesquelles on nous dirigeait au lycée n’avaient rien d’artistique. On ne nous parlait pas d’écoles de cinéma. Quand j’étais enfant, nous n’avions d’autres exemples de réussites que celles des rappeurs et des footballeurs. Avec mon frère et un pote, on formé un groupe de rap, La Cellule. C’est ainsi que j’ai découvert l’écriture et la mise en scène pour réaliser les clips, mais aussi l’entreprenariat. On vendait nos CD et nos films autoproduits sur les marchés. On avait même monté une ligne de t-shirts ! J’ai rencontré des gens, j’ai fait des docus, de la radio et, de fil en aiguille, j’ai réussi à faire mon trou.

Quels rôles vous proposait-on quand vous vous êtes lancé dans le cinéma ?

Je me souviens avoir passé un casting pour jouer un dealer et ne pas avoir été pris parce que je ne faisais pas assez méchant ! Je ne renie pas l’imaginaire des gens qui voient les Noirs ainsi, pas plus que je trouve judicieux de caser des Noirs partout pour se donner bonne conscience. Il ne sert à rien d’en mettre de façon artificielle dans des séries comme Joséphine, ange gardien ou Julie Lescault. Ce qui me pose problème n’est pas cela, mais que les Noirs comme les autres minorités, puisque c’est ainsi qu’on les appelle, n’aient pas la place pour exprimer leur point de vue et leur vécu.

Vous pensez qu’il y a un point de vue « noir » ?

En fait, non car le mot « noir » ne veut pas dire grand-chose. C’est juste une couleur, pas un état, ni un gros mot. Je le préfère de beaucoup à « black » qui nie la négritude. Nous sommes tous différents ! Il n’y a qu’à voir les différents intervenants du film. Fabrice Eboué avec son humour vachard n’a pas plus de point commun avec moi que Lucien Jean-Baptiste, acteur TF1 au profil lisse ou le métisse Eric Judor qui embrasse sa négritude jusqu’à l’absurde dans le film. Comme tous les nouveaux convertis, il s’estime soudain plus noir que noir. Chacun des acteurs du film s’est amusé avec l’image que le public a de lui et en a profité pour répondre, par l’humour, aux critiques qu’il a pu subir. Les Noirs sont des Français comme les autres : ils sont tous différents. Il faut arrêter de catégoriser les gens par couleur de peau, religion ou orientation sexuelle.

Est-ce voulu si les personnages du film ne sont pas forcément sympathiques ?

Il ne s’agissait pas de donner une image angélique des Noirs. Il en est de toutes sortes : des gentils, des méchants, des cons, des intelligents. Ce sont des êtres humains ! Mon personnage dans le film peut se montrer candide en balançant des vérités utiles, mais il lui arrive aussi de se conduire de façon hautaine et misogyne. Nous n’avons pas souhaité montrer que les Noirs sont des anges. Mon rêve est que le fait d’être noir soit considéré comme ordinaire, qu’on n’y fasse plus attention.

Y a-t-il eu des progrès dans ce domaine ?

Les enfants d’aujourd’hui ont de meilleurs modèles que j’en avais à leur âge : des femmes et des hommes politiques, des artistes… Ils peuvent se permettre de rêver plus loin que leurs aînés. Il y a encore une sérieuse marge d’amélioration car si tout se passe à peu près bien pendant l’enfance, la discrimination revient au moment de trouver un emploi. Et les jeunes ne sont pas encore bien dans leur peau. Il faut que nous rassurions constamment notre fille de 10 ans, métisse, qui n’aime pas sa couleur de peau. En tout cas je trouve bien que de grandes marques de cosmétiques aient arrêté de vanter le côté « blanchissant » de leurs produits. C’est un signe très positif envoyé aux ados.

Vous considérez-vous comme un modèle pour les jeunes ?

Je n’a pas le choix, je suis contraint d’endosser ce rôle. Guillaume Canet a la chance de ne représenter que lui-même, ce n’est pas mon cas. Même si je dis que mes paroles n’engagent que moi, je suis conscient que les Noirs ont si peu la voix au chapitre que je dois peser chacun de mes mots. Si on me propose de participer à une commission d’aide pour des films, je ne peux pas refuser car je me dois d’apporter mon soutien à ceux qui viennent après moi. Je suis prisonnier de ce rôle de modèle malgré moi. Mais je l’assume avec fierté.

Vous êtes-vous obligé à être prudent avec l’humour dans votre film ?

Je n’ai pas eu à l’être car je suis noir et je parle de Noirs. Dans ce cas, j’estime être libre de ce que j’écris et que personne ne peut rien me reprocher. Le cinéma français peut se vanter de donner la parole à toutes sortes de gens différents et ces points de vues amènent de la richesse intellectuelle et financière. Le succès de films comme Petit paysan d’Hubert Charuel, Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma ou Les Crevettes pailletées de Cédric Le Gallo et Maxime Govare montre bien la diversité de notre cinéma. Mais je pense que, par exemple, Les Misérables aurait été moins fort si Ladj Ly n’avait pas lui-même vécu en banlieue, et qu’Au nom de la terre serait moins puissant si Edouard Bergeon n’y parlait pas de son propre père. Réalisés par des gars de 50 ans originaires du 6e arrondissement de Paris, ces films auraient été très différents.

Comment voyez-vous l’avenir ?

Je me sens obligé d’être optimiste, ne serait-ce que pour mes enfants ! Ça bouge de partout. Le discours aux César d’Aïssa Maïga a été très courageux, surtout dans ce nid de guêpes et cette ambiance de merde ! Le fait que Ladj Ly ouvre des écoles de cinéma gratuites ou que Soprano participe à The Voice est aussi important. Ce sont des pierres dans un édifice plus large. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise manière de faire bouger la société française mais il est plus que temps que tout le monde se sente concerné. Ce n’est pas qu’une affaire de Noirs et de Blancs. Nous sommes tous responsables de la façon dont nous parlons aux autres et dont nous les considérons. Il ne faut plus que des gens souffrent de mépris en étant considérés comme des citoyens de deuxième ordre. Le jour où être différent sera considéré comme normal, tout le monde aura gagné.