« Depuis que je suis connu, la police me traite comme si j’étais une blonde aux yeux bleus » assure Ramzy Bedia

« 20 MINUTES » AVEC... Ramzy Bedia revient sur le confinement et les violences policières en marge de la sortie ce vendredi sur Netflix du film « Balle perdue », dans lequel il joue un flic intègre

Propos recueillis par Caroline Vié

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Ramzy le 2 janvier 2020 au Festival de Marrakech
Ramzy le 2 janvier 2020 au Festival de Marrakech — LAURENT VU/SIPA
  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société, dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Présent sur les écrans avant, pendant et après le confinement, le comédien Ramzy Bedia témoigne de ce qu’il a vu et vécu en cette période particulière.
  • Le comédien ne ménage pas sa pensée lorsqu’il est question d’évoquer des sujets de société.

Agé de 48 ans, Ramzy Bedia n’a jamais quitté les écrans. Ni avant, ni pendant, ni après le confinement. On le retrouve d’ailleurs en policier intègre perdu au milieu de collègues corrompus dans Balle perdue de Guillaume Pierret, dès ce vendredi sur Netflix.

Passablement débordé, puisqu’il apparaîtra successivement cet été en patron vénal dans Les Blagues de Toto de Pascal Bourdiaux, en prof de natation très père poule dans T'as pécho? d’Adeline Picault, et dans une version raciste de lui-même dans Tout simplement noir de Jean-Pascal Zadi et John Wax, le comédien est sous les feux de l’actualité, ce qui ne l’empêche pas de suivre l’actualité. 20 Minutes a pu s’en rendre compte au téléphone en l’attrapant à la sortie du tournage de Kung Fu Zorah de Mabrouk el Mechri qui l’occupe actuellement.

Comment se passe ce premier tournage après le confinement ?

On est tous très prudents. Tout le monde porte un masque sur le plateau, ce qui a d’abord été déroutant car il était difficile de reconnaître les gens en ne voyant que leurs yeux. On s’y est vite habitués. Maintenant, cela nous semble tout à fait normal. Mais ces précautions sont indispensables de nos jours…

Malgré tout, on imagine que vous enlevez votre masque pendant les prises de vues ?

Bien sûr. Comme il s’agit d’un film de kung-fu, il me serait impossible de me battre avec ! Il m’arrive aussi de le retirer quand je transpire trop après une prise car j’en prends plein la figure. Il faut dire que je joue le rôle pas facile d’un homme qui tabasse sa femme, incarnée par Sabrina Ouazani , et je vais me faire démonter par elle une fois qu’elle s’est initiée aux arts martiaux. C’est très physique ! Rien à voir avec une comédie burlesque. Là, j’ai dû suivre un entraînement pendant trois mois pour être à la hauteur. Ce sera un vrai film de genre dans lequel je joue un très sale type. C’est une expérience nouvelle pour moi de m’impliquer à ce point physiquement dans un film. Mais après le confinement, ça fait du bien de se bouger…

Justement, comment avez-vous vécu le confinement ?

J’ai eu la chance d’être confiné avec Franck Gastambide qui venait me rendre visite tous les soirs ! Rien ne vaut la présence d’un pote en temps de confinement. On a bien déliré ensemble car on se retrouvait de 18 h à 4 h du matin. Le reste de la journée, il bossait avec ses auteurs et j’écrivais moi-même ce qui sera mon prochain film baptisé Le jour où tous les Arabes sont partis. C’est une comédie sur l’immigration où je passe par l’humour pour aborder des sujets sérieux. J’aime les films qui font rire et réfléchir, surtout en tant qu’auteur et réalisateur.

Vous étiez très occupé. Avez-vous eu le temps, malgré tout, de suivre l’actualité, les récentes manifestations contre les violences policières… ?

Quand on est Arabe ou Noir, on se sent forcément concerné. Je suis né en 1972 et quand j’étais ado, je me suis fait tabasser par des flics, comme par les skinheads. Ce sujet des violences m’est donc familier. Déjà à l’époque, on n’avait pas besoin de faire quelque chose de mal pour être malmené par la police. Je n’ai pourtant jamais été ni turbulent, ni délinquant, mais il m’arrivait de me faire contrôler jusqu’à quatre fois par jour en bas de mon immeuble, par des policiers qui me connaissaient… Face à cette injustice, comment s’étonner que les jeunes perdent patience et que ça parte en vrille ? Les choses n’ont pas évolué depuis, sinon qu’on peut désormais filmer les interventions, comme cela a été le cas pour George Floyd. Si une loi passe pour interdire de filmer les interventions policières, comme il en est régulièrement question, je descendrai dans la rue pour manifester. C’est important que ces images puissent être vues.

Vous dites que rien n’a changé, mais pour vous les choses ont dû quand même pas mal évoluer ?

Pour moi oui, bien sûr ! Depuis que je suis connu, la police me traite comme si j’étais une blonde aux yeux bleus avec des gros seins ! Mais je comprends les jeunes qui ont peur quand ils croisent des policiers qui leur parlent mal. Il n’y a souvent aucun respect, pas de vouvoiement. Je tiens à préciser que je ne suis aucunement hostile et que je respecte la police en général. Je suis papa et je sais qu’elle est là pour protéger les enfants. C’est la police que j’appelle si j’ai un souci. Mais j’aimerais juste que certains de ses membres soient plus respectueux pour ceux qui ne sont pas devenus, comme moi, des blondes aux yeux bleus…

Et comment devient-on blonde aux yeux bleus ?

Adolescent, j’étais le seul Arabe dans mon école privée. Et le seul, parmi les 30 élèves de ma classe, à ne jamais trouver de stage. Les « Blancs » comme on les appelle aujourd’hui, ne se rendent pas compte de ce qu’on subit quand on est Noir ou Arabe. Il faut tout le temps prendre sur soi. Les discriminations deviennent une habitude. On s’y fait et c’est ça qui est dingue. Sans ma rencontre avec Eric Judor, je ne sais pas ce que je serais devenu. Eric, je sais ce que je lui dois, car c’est grâce à lui que j’ai percé dans le métier d’acteur. Mais, là encore, tout le monde n’a pas cette chance…

Vous ne subissez plus de discrimination à l’embauche aujourd’hui ?

Au contraire ! Je suis surpris par la diversité des rôles qu’on me propose ! Je joue même un policier intègre dans Balle perdue, ce que je trouve très amusant. C’est chouette d’incarner un flic qui court après de vrais méchants car c’est souvent le cas des policiers dans la vraie vie. Cette profession d’acteur, je l’exerce avec appétit parce qu’elle est variée. Ce n’est pas toujours évident pour un comique de sortir de la comédie, pas plus que pour un comédien noir ou arabe d’échapper aux stéréotypes.

C’est pour cela qu’un film comme « Tout simplement noir », où vous êtes vous-même, sans que ce soit vraiment vous, est important ?

Ce film qui sort cet été tombe à pic dans l’actualité et j’espère qu’il va continuer à libérer la parole au sujet du racisme. Avec Jean-Pascal Zadi, qui joue un acteur raté qui tente d’organiser la première grosse marche de contestation noire en France, on prend le parti du rire pour dénoncer de véritables soucis. Le Ramzy que j’incarne, qui jure ne pas être raciste tout en admettant qu’il refuserait que sa sœur épouse un Noir, n’a bien sûr rien à voir avec ce que je suis et ce que je pense dans la vraie vie. Mais il invitera à la réflexion tous ceux qui se conduisent réellement ainsi.

Le film sort le 8 juillet en salles. Vous êtes heureux de la réouverture des cinémas ?

J’adore les salles de cinéma. Elles m’ont beaucoup manqué. Pendant le confinement, je m’étais fait ma petite salle chez moi mais ce n’était pas la même chose car il manquait le partage. Cela change tout de voir les films en public même s’il s’agit de spectateurs qu’on ne connaît pas. C’est bien que les gens puissent se retrouver dans un même lieu, ne serait-ce que pour pouvoir discuter à la sortie d’un film comme Tout simplement noir qui n’a d’autre but que d’ouvrir les esprits, sans prendre personne à rebrousse poil. Je pense qu’il va aider à maintenir le débat sur le racisme dans l’actualité.

Le fait que « Balle perdue » ne sorte pas en salles ne vous fait pas mal au cœur ?

C’est vrai qu’un film d’action comme celui-là aurait été parfait sur grand écran pour la réouverture des cinémas ! Mais le fait qu’il soit diffusé sur Netflix va lui permettre d’être vu par de très nombreux spectateurs. C’est aussi pour cela qu’on fait des films : pour être vu par le plus grand nombre et ce thriller le mérite. Il est fait par des passionnés de cinéma d’action qui ont su tirer le meilleur parti de leur budget et qui ne se la racontent pas. J’ai vu le film sur mon ordinateur et il fait le job ! C’est un film bien dans son époque !

Que pensez-vous de la polémique, qui s’est accentuée pendant la crise sanitaire, selon laquelle les plateformes risquent de tuer le cinéma en salles ?

Je pense qu’il y a de la place pour tout le monde. Le tout est de trouver un juste milieu et je suis confiant sur le fait qu’on va y parvenir. La situation est semblable à celle qu’on a connue au moment des débuts des Uber où les taxis râlaient tant et plus. Il y avait même eu des bagarres puis tout a fini par rentrer dans l’ordre quand on s’est rendu compte que les structures sont complémentaires.

Vous-même êtes vous spectateur de Netflix ?

Netflix me permet au moins de regarder des films avec mes filles de 18 et 12 ans qui ne veulent plus aller au cinéma avec leur papa. Je peux leur montrer des choses qu’elles ne seraient jamais allées voir en salles, comme La Plateforme. Cette fable de science-fiction m’a permis d’avoir une belle conversation avec la plus jeune sur les inégalités sociales… Cela ne m’empêche pas d’aller en salles, et elles non plus.

Comment voyez-vous l’avenir ?

J’essaye de suivre le mouvement et j’y suis aidé par mes filles, par ma sœur et par mes potes comme Franck Gastambide. On ne peut pas stagner quand on est aussi bien entouré ! Je ne me vois pas à 70 balais en train de jouer toujours le même personnage. Ce serait pitoyable. Je suis résolument tourné vers l’avenir tout en ne reniant pas le passé. Je veux rester optimiste pour mes filles comme pour moi.