Golshifteh Farahani : « L’art, la poésie et les gens gardent l’Iran en vie parce qu'ils l'aiment »

« 20 MINUTES » AVEC... La comédienne iranienne évoque son pays dont elle est exilée à l’occasion de la promotion d'« Un divan à Tunis » en salle le 12 février

Propos recueillis par Caroline Vié

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La comédienne iranienne Golshifteh Farahani  lors de la Mostra de Venise, le 4 septembre 2019.
La comédienne iranienne Golshifteh Farahani lors de la Mostra de Venise, le 4 septembre 2019. — : Joel C Ryan/AP/SIPA
  • Tous les vendredis, « 20 Minutes » propose à une personnalité de commenter un phénomène de société, dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Golshifteh Farahani, comédienne iranienne, pense à son pays mais aussi à la planète.
  • Contrainte de vivre loin de l’Iran, elle s’est réinventée.

La comédienne Golshifteh Farahani a quitté son Iran natal en 2009 pour exercer son métier en toute liberté. A 36 ans, elle poursuit une carrière internationale et n’a pas perdu son sens de l’humour pour évoquer son prénom qui veut dire « Fleur folle d’amour », ce qui va tellement bien à cette femme solaire. « Les gens le prononcent mon prénom "Goldfish" ou "Godemiché" alors que c’est si simple : il faut penser "Goal" comme au foot et "Shift" comme la touche sur l’ordinateur », confie-t-elle à 20 Minutes.

Son humour, on le découvre aussi dans Un divan à Tunis de Manele Labidi, au cinéma le 12 février, où elle joue une psy tunisienne qui revient exercer dans sa ville natale après avoir fait ses études en France. C’est dans un hôtel parisien où elle assure la promotion de cette délicieuse comédie que Golshifteh Farahani a accepté de nous parler de son pays et de son exil avec une force revigorante.

Aujourd’hui, referiez-vous le choix de tourner avec Leonardo DiCaprio comme en 2008 en sachant ce que cela impliquerait ?

Bien sûr ! Mensonges d'état a fait basculer ma vie en m’obligeant à quitter l’Iran. Je ne regrette rien. Mais, en fait, je ne pense pas vraiment avoir fait de choix dans ma vie. C’est le destin. Je suis en harmonie avec ce qui est écrit car j’ai une bonne étoile qui veille sur moi. Je l’imagine dorée, très brillante. Elle me guide et me protège. Mon existence est faite de musique, le seul art qui fait cohabiter les êtres humains et les dieux. La vie est comme un poisson. Si vous cherchez à l’attraper, il vous file entre les doigts. Si vous le nourrissez régulièrement, il vient tout doucement vers vous. C’est ce qui m’est arrivé et m’arrive toujours.

Vous sentez-vous proche de l’héroïne d'« Un divan à Tunis » qui retourne dans son pays ?

Je peux comprendre son besoin de rentrer en Tunisie. Elle a vécu en France depuis son enfance et souhaite aider son pays tout en s’aidant elle-même. Je connais beaucoup de gens qui ont fait ce choix, celui de revenir dans leur pays d’origine vers l’âge de 30 ans pour comprendre d’où ils viennent. C’est une relation équitable où tout le monde finit par trouver son compte. Mon cas est très différent car j’ai grandi en Iran et j’ai été contrainte de partir en exil alors que j’étais enracinée dans mon pays.

Golshifteh Farahani dans «Un divan à Tunis» de Manele Labidi
Golshifteh Farahani dans «Un divan à Tunis» de Manele Labidi - Diaphana Distribution

Croyez-vous à cette notion de racines ?

Cela me parle mais je pense qu’il y a plusieurs façons de le vivre. Quand vous êtes un arbre qui a grandi normalement sur sa terre, vous vous sentez bien, en pleine santé. Quand on vous a déraciné jeune, vous pouvez être replanté ailleurs mais vos racines auront perdu de leur force pour vous maintenir en place. A partir d’un certain âge, on ne peut plus déraciner un arbre, il faut le couper et il est impossible de le replanter. C’est ce qui m’est arrivé alors je fais pousser mes racines à l’intérieur de mon corps.

C’est encore douloureux ?

Ce n’est pas une douleur constante. Cela ne fait pas mal tous les jours. C’est un peu comme une vieille cicatrice très profonde qui gratte parfois ce qui fait qu’on y repense de temps en temps tout en étant habitué à elle.

Comme celles de vos blessures reçues quand un homme vous a attaquée avec du vitriol alors que vous étiez adolescente ?

C’est bizarre que les Français semblent très traumatisés par cette histoire survenue en Iran quand j’avais 16 ans. Je l’ai racontée comme quelque chose de finalement assez banal dans mon pays à cette époque. Cela ne constitue pourtant qu’une toute petite partie des expériences qui m’ont construite. Ce n’était pas la fin du monde. Bien sûr que cela a marqué profondément mon âme mais je suis passée à autre chose depuis longtemps. On passe toujours à autre chose en Iran, facilement et rapidement.

Pensez-vous que les moments difficiles de votre vie vous ont été bénéfiques ?

Je ne dirais pas que le malheur est forcément une bonne chose. Tout dépend de ce qu’on en fait ! Si on se noie dedans, cela ne fait que vous noircir, vous aigrir et ça ne sert à rien ! En revanche, si on utilise l’adversité pour se forger des ailes et voler, elle devient utile. Le noir doit nous pousser vers la lumière plutôt que de nous engloutir. C’est comme un trou noir qui nous dirige vers les étoiles, vers un autre univers… On comprend que seule la vie est importante car tout le reste n’est qu’illusion.

Cette résilience vient-elle de votre pays ou vous est-elle personnelle ?

Un peu des deux, je crois. Quand on est né dans un pays instable, on apprend à ne pas s’attacher aux misères de la vie. On sait qu’il n’y a pas de futur et qu’il n’y a pas de passé : la vie doit être conjuguée au présent. Cela devient une habitude. On évolue dans une tempête permanente où seules comptent la vie et la survie. Je suis une survivante. Même dans des conditions difficiles, je trouverais toujours un chemin pour survivre. Je sais qu’il faut vivre au présent ce qui donne le pouvoir de vivre tout court. Il n’y a place pour la dépression quand on est mue par une énergie vitale.

Vous sentez-vous concernée par ce qui se passe en ce moment en Iran ?

Comment ne pas l’être ! Je suis parvenue à garder du recul pendant des années puis le crash de l'avion m’a atterrée. La situation est tellement absurde ! Tellement triste… J’ai même parfois l’impression que le gouvernement lui-même est surpris par ce qui se passe ! On croirait une mauvaise blague, ce pays. Avec tout ce qui s’y passe depuis toujours. Là, on a l’impression d’arriver vers la fin de l’histoire, de voir les derniers grains tomber dans le sablier. Tout est détruit mais le cœur de l’Iran continue de battre comme dans ces mauvais films où le héros se relève toujours malgré les raclées. L’art, la poésie et les gens, génération après génération, gardent l’Iran en vie parce qu’ils l’aiment.

Vos proches sont-ils toujours sur place ?

Toute ma famille est en Iran. On n’a pas la même perception de l’extérieur avec ce qui est montré aux infos, et à l’intérieur quand on vit sur place. Si vous n’allez pas dans les manifs, vous ne risquez pas de prendre une balle. Ce qui est vrai, c’est que le moral des gens est au plus bas. Je ne suis pas inquiète pour leur santé physique mais pour leur mental. Ils ont beau être habitués, ils se sentent impuissants. L’injustice est tellement forte et systémique qu’elle ne peut se cristalliser sur une personne. Je me rassure en me disant que même l’Union soviétique a fini par tomber.

Aurez-vous envie de retourner en Iran ?

Oui beaucoup, mais ce n’est pas un besoin vital. Quand on est en exil, on est une âme handicapée. On a perdu une jambe donc on se sent bancal. Même si je revenais en Iran, ce membre ne pourrait pas repousser. Je ne veux donc pas penser à cela. Je ne crois en rien pour ne pas être déçue. Je refuse d’essayer de deviner ce qui va se passer. La vie m’a appris que l’espoir est dangereux.

Considérez-vous les Occidentaux comme des enfants gâtés ?

En Europe, les gens ne regardent pas le verre vide ou plein : ils se concentrent sur le fait qu’il manque un peu de liquide pour qu’il soit rempli à ras bord. Ils trouvent que cela leur donne une identité en leur permettant de s’affirmer. Cela ne m’agace pas. Je ressens même une grande empathie pour ces réactions. En fait, je trouve ça plutôt mignon. Surtout chez les Français.

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Habitez-vous toujours en France ?

Depuis trois ans, je vis entre l’Espagne et le Portugal. Je suis allée vers le soleil, vers la nature avec aussi l’envie de vivre dans des endroits qui n’appartiennent à personne, ce qu’on ne trouve pas ailleurs. En France, vous vous sentez toujours en France. En Italie, vous êtes en Italie. Ce sont des pays avec de fortes identités. Au Portugal et dans certains coins de l’Espagne, on n’est nulle part car on a le sentiment de n’être chez personne. J’aime cette idée qu’on vit tous ensemble, dans une forme de communauté bohémienne, solidaire quelles que soient nos origines, près de la mer avec des potagers et de la musique.

Cela vous redonne-t-il foi en l’être humain ?

Je crois que ce type de comportement est le seul espoir de l’humanité. Il faut s’accrocher à la nature. Je ne suis pas seule à le penser. De plus en plus de jeunes partent vers les villages alors qu’autrefois tout le monde était attiré par la ville. Les gens de ma génération sont si malheureux en ville qu’ils rêvent de nature et de fermes, d’une existence où tout le monde cohabite paisiblement, où les exilés politiques mais aussi les exclus de la société trouvent leur place. Cela me convient car je suis à 50 % un rat des villes et à 50 % une enfant de la jungle. Je trouve ma place entre les deux.

Cela n’est-il pas incompatible avec votre profession d’actrice ?

Je ne me suis jamais collée à ce métier. Je me considère plus comme musicienne. Je ne dépends pas de ma carrière de comédienne, non pas parce que je suis riche, mais parce que l’argent ne m’intéresse pas. Je suis détachée des choses matérielles. Je préfère ne pas manger plutôt que d’accepter n’importe quel travail ! J’ai mis une distance entre ce métier et moi. Je connais trop de comédiens qui vivent mal le fait que leur carrière est en dents de scie – ce qui est inévitable. Je refuse de me mettre ce type de pression. Si on m’offre des rôles tant mieux, sinon tant pis, je ne dépends ni mentalement, ni physiquement du désir des autres. La vie est trop courte pour ça.

De quoi avez-vous envie aujourd’hui ?

Je possède tout ce que je désire. Je n’ai donc envie de rien. Je ne souhaite que la paix, une paix globale. J’aimerais que les gens comprennent la valeur de la vie et les responsabilités qu’ils ont au niveau du monde. On ne peut plus se dire que, puisqu’on est protégé en Europe, on se fiche de l’Afrique. Tout est lié. Il est temps de s’unir pour sauver la planète, notre bateau qui prend l’eau. C’est l’affaire de tous et toutes et de tous.

Êtes-vous une militante écologiste ou féministe ?

Je ne suis pas militante du tout. Je reste discrète dans mes combats. Je n’ai pas été active pour le mouvement #MeToo car je l’ai vécu de l’intérieur, bien avant la création du hashtag, en étant obligée de m’exiler parce que je suis une femme. « Ce n’est pas les orages qui font pousser les fleurs, mais la pluie, » dit un proverbe roumi. Je suis la pluie. J’en ai marre des orages.