« Les Filles du Dr March » : Les fans du livre saluent l'infidélité de l’adaptation de Greta Gerwig

ADAPTATION La réalisatrice a su modifier subtilement l'intrigue pour rester fidèle à l'esprit du roman culte de Louisa May Alcott

Mathilde Loire

— 

Greta Gerwig réhabilite Amy et Meg, et donne une fin satisfaisante à Jo.
Greta Gerwig réhabilite Amy et Meg, et donne une fin satisfaisante à Jo. — Copyright Sony Pictures Releasing France

Meg, Jo, Beth et Amy sont de retour au cinéma. Avec Les Filles du Dr March, Greta Gerwig (Lady Bird) réussit un tour de force : moderniser Les Quatre filles du Dr March, le roman culte de Louisa May Alcott. De nombreux fans et critiques ont salué les libertés prises avec le matériau romanesque par la réalisatrice pour rester tout à fait fidèle à l’esprit de l’autrice du XIXe siècle.

« C’est Little Women [le titre en VO] pour une nouvelle génération », titre le New York Times. « Il y a encore les scènes confortables au coin du feu et les robes longues. Mais les personnages questionnent les conventions sociales […], donnent un contexte critique sur les barrières structurelles qui bloquent les femmes (l’économie du mariage, par exemple, dans laquelle les revenus d’une femme appartenaient à leur mari), et sont parfois clairement en colère contre un monde qui, comme le dit le roman […] "est difficile avec les filles ambitieuses". (Il l’est toujours) », écrit Jessica Bennett.

Un roman « pour les filles »

L’autrice du roman s’est inspirée de sa vie, de celles de ses sœurs et de sa mère pour écrire un roman « pour les filles », à la demande de son éditeur. Le roman (puis sa suite, Little Wives) parle des quatre sœurs March et de leurs rêves, leurs échecs et leurs succès dans les Etats-Unis de la Guerre de Sécession. Le livre sort en 1868, le succès est immédiat. En un siècle-et-demi, Les Quatre filles du Dr March et ses héroïnes complexes, son féminisme radical et ses moments de douceur n’ont cessé d’inspirer des générations de lectrices et de lecteurs. Des fans souvent ravis par le travail de Greta Gerwig.

Jo March, double de Louisa May Alcott, est ici aussi celui de Greta Gerwig. La réalisatrice offre, dans son film, un discours sur la place de l’autrice. Elle est l’un des personnages féminins les plus mémorables de la littérature du XIXe siècle, grâce à son esprit, son indépendance, et son amour de la littérature. Les nombreuses adaptations au cinéma lui donnent toujours une place de choix, quitte à réduire celle de ses trois sœurs.

Amy réhabilitée

Mais Greta Gerwig prend soin de redonner à chacune le relief que leur avait donné Louisa May Alcott. Meg, l’aînée qui rêve d’un beau mari, interprétée par Emma Watson, reste affirmée et espiègle. « Ce n’est pas parce que mes rêves sont différents des tiens qu’ils ne sont pas importants ! », répond-elle à Jo et aux spectateurs qui la trouveraient trop conventionnelle. La maladie puis la mort de la douce Beth (Eliza Scanlen), qui préfère la compagnie des chats et de son piano à celle des humains, sont mieux traitées qu’un simple ressort scénaristique.

Surtout, Amy brille enfin – oui, même l’insupportable Amy. Cela tient au scénario, et au jeu tout en nuances de Florence Pugh, qui montre les différentes facettes d’Amy : capricieuse, jalouse, égoïste, mais profondément attachée à sa famille - un peu comme Jo. « C’était la première fois [dans le film] pour moi qu’Amy March a trouvé sa place au lieu d’être juste un obstacle », écrit la journaliste Alanna Bennett sur Twitter. « Maintenant je la comprends enfin et c’est étrange, après l’avoir détestée pendant plus de 30 ans », affirme une internaute.

Le mariage comme opération financière

Dans un moment fort du roman, la cadette jette au feu le manuscrit de Jo, pour se venger. Ce moment tend à la définir dans l’imaginaire collectif. Or, le film de Gerwig suit une chronologie différente : l’enfance des filles March, issue des Quatre filles du Dr March, est racontée dans des flashbacks. Le présent est l’âge adulte, raconté dans Les Quatre filles du Dr March se marient (Little Wives). Lorsque cette scène se déroule, on connaît déjà une Amy grandie et plus posée.

Par ailleurs, la Amy du roman paraît souvent superficielle car elle ne pense qu’à se marier avec un homme riche. Mais dans un monologue flamboyant du film, elle explique à Laurie, le voisin et ami des filles March, que, le mariage est pour elle une opération financière visant à assurer sa subsistance. Le passage existe dans le livre, mais Greta Gerwig y ajoute des éléments légaux et l’actrice Florence Pugh sa passion. C’est un propos fort, qui fait écho aux écrits féministes modernes.

Fin ouverte

Par ailleurs, Greta Gerwig offre une nouvelle fin à Jo. L’héroïne interprétée par Saoirse Ronan ne cesse de répéter qu’elle ne compte pas se marier – radical pour l’époque. Jo n’a que la littérature et son propre succès en tête, et la séduction ne l’intéresse pas. Quand Laurie (Timothée Chalamet), son complice, la demande en mariage, elle le rejette – il épousera finalement Amy.

Peu après, Jo rencontre dans une pension à New York un professeur allemand, Friedrich Bhaer (Louis Garrel). Dans le roman, ils tombent peu à peu amoureux, et elle finit par l’épouser. « Une des premières choses que Greta m’a dit était "Tu sais qu’on ne peut pas vraiment marier Jo au professeur Bhaer"», raconte la productrice Amy Pascal, citée par le New York Times. A la fin du film, on assiste alors à une réunion de Jo avec son éditeur, qui insiste pour que l’héroïne ne reste pas vieille fille et se marie avec le professeur. Jo négocie : d’accord, mais elle garde l’intégralité de ses droits d’auteurs – comme Alcott en son temps.

Dans un montage parallèle, on la voit courir après Bhaer, lui déclarer ses sentiments et l’épouser d’un côté : c’est l’histoire de Jo, personnage de roman, écrite pour vendre. En même temps, Jo, assiste à l’impression et la reliure de son livre, sourire aux lèvres : comme Alcott, Jo, l’autrice, garde son indépendance, et la littérature.

« Donner à Alcott une fin qu’elle aurait aimé »

Greta Gerwig a expliqué ce choix dans le podcast The Director's Cut. Louisa May Alcott, qui ne s’est jamais mariée, « était convaincue qu’elle devait marier Jo pour vendre le livre, mais elle ne voulait pas ça pour son héroïne. » La réalisatrice explique donc que, 150 ans plus tard, elle voulait « donner à Jo/Alcott une fin qu’elle aurait aimée ».

Pour certains fans et critiques, cette fin ouverte laisse même de la place pour l’aspect plus queer du personnage. Ce personnage qui rejette les normes de genre et les attentes sociales résonne depuis longtemps auprès des lectrices et lecteurs LGBTQ +. Et ce d’autant plus, que, comme le rappellent  Buzzfeed US et Film Comment, Louisa May Alcott avait elle-même écrit être tombée amoureuse de « tant de jolies filles ». Pour Shannon Keating de Buzzfeed, le « sens de sa différence » que ressent Jo – pleinement explicité dans un magnifique monologue déclamé à sa mère Marmee (Laura Dern) – fait écho à la différence que ressentent de nombreuses personnes queer.

En somme, le film de Greta Gerwig fait écho aux préoccupations des spectatrices contemporaines, et rend ses héroïnes des années 1870 tout à fait semblables à des jeunes femmes des années 2020. Il garde pour autant ce qui fait des Quatre filles du Dr March une histoire atemporelle : l’espoir, la sororité, l’humour et l’amour qui en font une œuvre profondément réconfortante depuis plus de 150 ans.