« La Vérité »: Juliette Binoche apporte toute son intensité à la comédie de Kore-eda

CONFIDENCES Juliette Binoche partage l'affiche avec Catherine Deneuve du film que le Japonais Kore-eda a tourné en France, « La Vérité », en salle ce mercredi

Propos recueillis par Stéphane Leblanc

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Juliette Binoche dans La Vérité de Kore-eda
Juliette Binoche dans La Vérité de Kore-eda — L.Champoussin/3B/Bunbuku/MiMovies/FR3Cinema
  • Juliette Binoche et Catherine Deneuve jouent une fille et sa mère à l’affiche du nouveau film de Hirokazu Kore-eda, une comédie tournée à Paris.
  • Après « Une affaire de famille », palme d’or à Cannes en 2018, le cinéaste japonais choisit un registre plus léger même si sa « comédie » est mâtinée de souvenirs bien amers pour la fille vis-à-vis de sa mère…
  • Juliette Binoche profite de cette sortie pour se confier sur ce qui lui tient à cœur et dévoiler ses quatre vérités.

On savait que La Vérité sort de la bouche des enfants, mais on ne savait pas que cela pouvait être drôle. C’est pourtant le ton qu’a voulu donner Hirokazu Kore-eda à son nouveau film tourné à Paris : le réalisateur japonais, connu pour ses drames familiaux Nobody Knows, Tel père tel fils ou Une affaire de famille (palme d’or 2018), assure qu’il a réalisé là une comédie.

Mais elle est comme le thé vert, plus amère que douce, sa comédie, quand la vérité du titre fuse et fait ressurgir le souvenir de feux mal éteints entre une mère narcissique, célèbre et capricieuse actrice incarnée par Catherine Deneuve, et sa fille jouée par Juliette Binoche, qui a souffert des absences et des errances de cette mère, ce dont cette dernière ne se souvient même plus. Et si la fille du film excelle à démêler le vrai du faux, 20 Minutes en a profité pour demander à la brune comédienne, connue et reconnue pour son franc-parler, d’asséner pour l’occasion ses quatre vérités.

La Vérité sur Kore-eda et les difficultés d’un cinéaste qui ne comprend pas le français

Juliette Binoche : « Kore-eda a dit dans une interview qu’il ne dirige pas mais qu’il observe. Je me souviens qu’au début lorsque je jouais, il se mettait à bouger devant moi, comme pour sentir le texte que je disais, car il ne comprend pas le français. J’étais désarçonnée de le voir gesticuler pendant les scènes, ça me dérangeait, mais je n’osais pas lui dire, car il est assez timide… Au bout de quelques jours, on a tourné la scène du dîner avec ma mère où je sentais qu’il fallait que je l’attaque pour montrer les blessures de mon personnage. Catherine Deneuve a été surprise et me l’a presque reproché : “Mais tu es vraiment vicieuse, là…”. “Hé oui, ai-je répondu. Et j’ai de quoi l’être !” (rires). Et là, Kore-eda a arrêté de bouger et je me suis dit “Zut, ce n’est pas du tout ce qu’il attendait”. Il nous avait signalé avant le tournage que c’était une comédie. Je le savais, mais les blessures de l’enfance sont telles qu’il me semblait incontournable d’aller dans les zones inconfortables de la relation mère-fille. »

Le cinéaste japonais Kore-eda au milieu de ses actrices, Catherine Deneuve et Juliette Binoche
Le cinéaste japonais Kore-eda au milieu de ses actrices, Catherine Deneuve et Juliette Binoche - L.Champoussin/3B/Bunbuku/MiMovies/FR3Cinema

La Vérité sur Catherine Deneuve et sa conception différente du métier d’acteur

« Le lendemain, Kore-eda est venu me voir et m’a remercié d’avoir donné de la profondeur à la scène. A partir de ce moment-là, il a arrêté de s’agiter, il a totalement fait confiance. Je me suis sentie libre de demander une nouvelle prise, tandis que Catherine, si le réalisateur fait un petit signe de tête approbateur, elle estime que c’est suffisant, elle se sent débarrassée du plan ! Pour elle, c’est le metteur en scène qui décide ce qu’il veut ou ce qu’il ne veut pas, alors que moi j’ai tendance à aller au fond de mon désir. Je ne veux pas revenir chez moi le soir et continuer à jouer la scène ou à avoir des regrets. »

La Vérité sur l’intuition qui guide les choix de Juliette Binoche

« On croit que la vérité est objective, mais non, elle est subjective. On sait quand c’est vrai en soi, même si cela paraît incongru à l’extérieur. Suivre le chemin de son ressenti est une référence importante. Si le mental prend le dessus, on devient alors trop froid et détaché, on se sent les super-héros de l’intelligence, mais en fait on compartimente, on démonte, on classe sans véritable humanité. La tête aide, mais elle n’est pas le chef d’orchestre. L’intuition l’est parfois beaucoup plus. Elle fait peur parce qu’elle est moins rationnelle. Certains ont pour certitude que le vrai est ce qui est prouvé par la science, mais ils ne pensent pas toujours que ce qui était prouvé scientifiquement vrai il y a un siècle, ne l’est plus forcément aujourd’hui. Je pense qu’il faut suivre son intuition, cela demande une écoute fine, un temps de silence, à soi, loin du bruit et des peurs. Je crois au temps de méditation ou de prière, où l’on est ouvert aux informations de son être intérieur. Des liens se tissent en soi, et ce moment de solitude permet de se rapprocher de sa vérité, de ses besoins, de ses intentions. J’ai envie d’être neuve, vierge du moment. Parce que c’est plus étonnant quand on ne sait pas, quand tout est possible… Il y a une forme de virginité à l’intérieur de l’instant qui est éternelle. Nos attachements, nos peurs, nos volontés, notre éducation, nos idées préconçues nous alourdissent, nous empêchent d’évoluer, il faut retrouver une légèreté d’être. »

La Vérité sur Adèle Haenel et les conséquences attendues de son témoignage

« J’étais étonnée de ne pas voir d’hommes soutenir Adèle Haenel, de ne pas voir d’acteur poster sa photo sur Instagram. Alors que c’est un sujet qui devrait intéresser tout le monde, défendre le respect, le droit de chacun, surtout une adolescente de 12 ans ! C’est fou comme il est encore difficile de dépasser les frontières de ses propres intérêts… Les femmes d’un côté, les hommes de l’autre, les noirs d’un côté, les blancs de l’autre, c’est identique pour les religions ! Dans peu de temps j’espère, quand on verra la façon dont nous vivons aujourd’hui, la façon dont nous nous traitons les uns les autres, je crois que les hommes et les femmes futures seront très choquées de la façon dont nous vivons. Comment nous traitons les femmes dans le monde, la condition des immigrés qui survivent dans les rues, les différences de niveau de vie d’un être humain à un autre. Je crois qu’ils seront atterrés de voir que nous nous appelions "civilisés". »