« J’accuse » de Polanski : On a voulu savoir pourquoi vous aviez choisi d’aller voir le film, malgré les affaires

VIOLENCES SEXUELLES Les nouvelles accusations de viol contre Roman Polanski n'ont pas découragé le public d’aller voir son film, « J’accuse », et vous nous expliquez pourquoi

Aude Lorriaux

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La première du film de Polanski.
La première du film de Polanski. — VSPress/SIPA
  • Le 8 novembre dernier, la photographe française Valentine Monnier a raconté avoir été violée par Roman Polanski, en 1975.
  • Cela n’a pas empêché le film de Roman Polanski, J’accuse, de se hisser au top du box-office, effectuant le meilleur démarrage de la carrière de l’artiste.
  • Plus de 150 lecteurs et lectrices ont développé pour 20 Minutes leurs arguments pour aller, malgré tout, voir le film.

Plus d’un demi-million de personnes sont allées le voir : pour sa première semaine en salle, le film J’accuse de Roman Polanski, qui revient sur l’affaire Dreyfus, a pris la tête du box-office. C’est le meilleur démarrage de la carrière de l’artiste. Sa sortie a cependant été perturbée par une nouvelle affaire, depuis qu’une Française, Valentine Monnier, a raconté au Parisien un viol d’une extrême violence, après une descente de ski, dans le chalet suisse de l’artiste, à Gstaad, en 1975. « Il me frappa, roua de coups jusqu’à ma reddition puis me viola en me faisant subir toutes les vicissitudes. Je venais d’avoir 18 ans », écrit-elle.

Cette affaire ne semble pas freiner les spectateurs et spectatrices, et nous avons voulu connaître leurs raisons. Vous êtes plus de 150 à nous avoir répondu. Avec souvent des arguments solides et étayés, mais parfois aussi une difficulté à regarder les faits établis en face.

Des internautes qui ne veulent pas se substituer à la justice

C’est l’argument le plus souvent utilisé : « Pourquoi nous, spectateurs et spectatrices, devrions-nous nous substituer à la justice, qui elle, a les moyens d’enquêter, et de faire un vrai boulot pour démêler le vrai du faux ? », nous dites-vous en substance, comme Patrick :

« Je connais les affaires Polanski, y compris le dernier témoignage de Valentine Monnier, mais je ne suis pas juge, ni qualifié pour définir une position tranchée sur le sujet. Je n’aime pas non plus les "tribunaux populaires" qui décident de faire justice eux-mêmes sans attendre une éventuelle décision de justice. »

« Tout cela relève de la loi de Lynch et de la chasse à la sorcière version réseaux sociaux, médias et Internet », estime aussi Sabine. « Devrions-nous pour chaque film sorti aller faire notre petite enquête sur Internet pour voir si tous les acteurs et réalisateurs sont clean ? », s’inquiète Caroline.

Il faut préciser qu’un procès aurait pu avoir lieu, dans la toute première affaire dite « Samantha Geimer », du nom de cette adolescente de 13 ans au moment des faits, qui l’accuse de l’avoir droguée et violée. Si le procès n’a pas eu lieu, c’est parce que Roman Polanski lui-même l’a fui : 1977, après avoir fait 42 jours de prison, et à la veille de l’audience qui devait homologuer son plaider-coupable, alors que le juge avait fait volte-face et voulait le condamner plus durement ; Roman Polanski s’est envolé pour la France, qui a refusé ensuite de l’extrader.

Des faits jugés trop anciens

C’est un argument dans la continuité du premier, qui dit ceci : nos justices ont décidé de délais de prescription, pourquoi nous, citoyens et citoyennes, serions-nous plus dures que la justice elle-même ? Rappelons que dans les différentes affaires Polanski (onze femmes l’accusent au total, dont six qui l’ont fait en leur nom propre), tous les faits sont aujourd’hui prescrits. Plus aucun ne peut donner lieu à des poursuites, sauf la première affaire, celle impliquant Samantha Geimer, parce que ces faits ont été reconnus à l’époque par l’auteur lui-même, et qu’une procédure a été engagée. « Le témoignage me semble ancien », estime Christine, tandis que Guy juge que « les faits pour autant qu’ils soient vrais sont prescrits ».

Juridiquement, plusieurs raisons plaident en faveur d’une prescription des faits, comme l’explique un rapport d’information parlementaire publié en 2014 : un « droit à l’oubli », parce que le trouble causé par les infractions s’atténue avec le temps ; la possibilité pour la personne d’avoir changé, et de « s’amender » ; la fragilité de témoignages anciens ; et enfin les preuves qui s’amenuisent.

Toutes ces raisons sont aujourd’hui débattues : avec l’essor de la science et du numérique, des preuves solides peuvent être retrouvées des dizaines d’années plus tard, par exemple… Et dans le cas d’une célébrité comme Roman Polanski, une promotion telle que celle qui existe pour le film J’accuse rouvre les plaies des victimes. Par ailleurs, en Californie, les viols sont désormais imprescriptibles.

Ne pas punir toute l’équipe du film en boycottant le film

Vous êtes nombreuses et nombreux à soulever ce point : en boycottant le film, on sanctionne en même temps des personnes qui elles, n’ont rien commis, ou ne sont accusées de rien.

« Punir Polanski n’aurait pour moi aucun sens dans la mesure où beaucoup de monde a travaillé sur ce film et mérite d’en récolter les fruits », explique Dominique. « Pourquoi les acteurs, les scénaristes, les producteurs, les techniciens, les costumiers… qui ont travaillé dur (et très bien) pour ce film, devraient-ils subir un lynchage de leur travail alors qu’ils n’ont rien à voir avec cette histoire ? », demande Clément.

Séparer l’artiste de son œuvre

Le deuxième argument le plus utilisé se place sur le terrain philosophique : « On peut apprécier la beauté d’une œuvre sans cautionner les actes répréhensibles ou immoraux de son auteur », dit-il en substance. C’est le fameux argument de la séparation de l’œuvre et de l’artiste. Vous êtes très nombreux et nombreuses à l’invoquer, comme Pierre :

« Il y a deux Polanski, l’homme a des démons impardonnables mais le metteur en scène est un grand. »

« Je lis Céline, je suis en admiration devant l’écrivain, cela ne veut pas dire que j’approuve l’homme et ses excès », tonne Andréa.

Peut-être ici faut-il rappeler une distinction typique en philosophie entre le « peut-on » et le « doit-on ». On peut, oui, apprécier la beauté des œuvres écrites par les plus cruelles figures. On peut comme Néron pouvait s’extasier devant Rome en flammes, et trouver magnifique cet agencement de couleurs, sans penser en même temps aux vies arrachées par cette tragédie. Nos facultés esthétiques et morales sont distinctes. Mais cette possibilité n’exonère pas de la question morale, qui peut tout de même se poser, quoi qu’on y réponde… On vous conseille sur le sujet l’article de Laure Beaudonnet.

La qualité du film ou son intérêt comme film d’histoire

Se passant partiellement ou complètement de la question morale, certains et certaines d’entre vous, ont avancé comme argument la qualité du film. Le film est bon, intéressant, et c’est pour beaucoup d’entre vous une raison suffisante pour aller le voir, comme l’écrit Robin :

« Je savais qui était derrière ce film, et très honnêtement, je m’en moquais. Je suis allé voir "J’accuse" car l’histoire m’intéressait, c’est tout »

D’autres parmi vous ont argumenté un peu au-delà de leur plaisir personnel, mais dans le fond, l’argument est le même : la qualité du film efface les réticences morales.

Des arguments moraux contre-productifs ?

Parmi celles et ceux qui tiennent à décider de leur plaisir personnel, vous êtes un certain nombre à juger contre-productif l’impératif moral brandi par les contempteurs de Polanski. Vivant cela comme un déni de votre liberté, cette polémique vous a plutôt incité à prendre le chemin du grand écran, que l’inverse. « Au départ je n’avais pas tellement l’intention de voir ce film. Mais devant les appels au boycott et les empêchements de projection je me fais une obligation de me déplacer pour aller le voir », grogne Saxy. Jean-Yves peste :

« Je n’ai pas hésité car je ne me soumets pas au terrorisme intellectuel. »

Des faits reconnus assimilés à des rumeurs, une minimisation des actes

On trouve quelques lecteurs et lectrices qui parlent de « rumeurs » ou de « suspicions » pour qualifier des faits reconnus par l’auteur lui-même, ou bien établis par la presse.

Paradoxalement, tout en demandant que Polanski bénéficie d’un procès équitable, certains d’entre vous sont par contraste assez prompts à soupçonner de « manipulation » les victimes déclarées du cinéaste, et semble oublier pourquoi des affaires de viol, d’agression ou de harcèlement sexuel mettent autant de temps à sortir (car c'est très courant).

Dans la succession d’arguments pro-Polanski, on en trouve aussi beaucoup qui minimisent les violences subies, assimilant « viol » et « vie privée ». « Il ne faut pas mélanger le talent professionnel et la vie privée », affirme Serge. « Il faut savoir faire la différence entre l’aspect professionnel et personnel », énonce Jennifer. Un autre internaute parle de « gestes déplacés ». Rappelons simplement qu’un viol ne relève pas de la vie privée, mais de la justice. La vie privée s’arrête là où commence le droit, qui regarde l’action publique. Et un viol est puni plus durement par la justice qu’une affaire de blanchiment d’argent sale, que l’on n’aurait sans doute pas idée de ranger dans la catégorie « vie privée ».

Des internautes pas toujours très informés

Bon nombre d’internautes qui plaident en faveur du film de Polanski semblent ignorer une grande partie des affaires qui l’entourent. « Il a été accusé d’agression sexuelle et condamné », affirme Tanneguy, à propos de la première affaire, confondant viol et agression sexuelle. Certains pensent qu’il n’y a pas eu de plainte, comme Martial, alors que les parents de Samantha Gailey ont bien porté plainte, au lendemain du viol. Frédérique, quand on lui rappelle que Polanski reconnaît lui-même avoir drogué et sodomisé une fille de 13 ans, répond : « Mais ça c’est pas sûr ? ». Nicolas, qui croit qu’il n’existe qu’une seule affaire Polanski, et ignore l’existence des dix autres femmes qui se sont exprimées, parle quant à lui, à propos de la première affaire, d’une relation « consentie », ce que la victime déclarée réfute.

Tout ceci ne doit pas occulter les dizaines d’internautes qui ont affirmé qu’ils et elles n’iraient pas voir le film, comme Morgane :

« Personne, si ce n’est les féministes, personne ne pense aux victimes. A celles qui ont vu leurs vies chamboulées, celles qui attendent que justice soit rendue. La honte c’est que le cinéma français préfère se mobiliser pour le "droit d’importuner" plutôt que d’avoir des positions fortes contre les harceleurs et les violeurs. Et ça me dégoûte que Polanski se serve de l’affaire Dreyfus, innocent de tout crime, pour la comparer avec sa propre vie. Séparer l’œuvre de l’auteur, surtout dans ce contexte est impossible… »