VIDEO. «Traîné sur le bitume»: Découvrez le cinéma de S. Craig Zahler, le nouveau Tarantino (en plus méchant)

COUP DE POING Alors que Quentin Tarantino sort « Once Upon a Time… in Hollywood » en salle mercredi, S. Craig Zahler, son digne et dingue successeur, doit se contenter d’une sortie DVD pour son polar choc « Traîné sur le bitume »

Vincent Julé

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«Traîné sur le bitume» est le troisième film du méconnu S. Craig Zahler, et réunit Vince Vaughn et Mel Gibson dans un polar coup de poing
«Traîné sur le bitume» est le troisième film du méconnu S. Craig Zahler, et réunit Vince Vaughn et Mel Gibson dans un polar coup de poing — 2018 DAC FILM, LLC.

Dès son deuxième film, Pulp Fiction, Quentin Tarantino aligne les stars (Bruce Willis, John Travolta, Samuel L. Jackson), décroche une Palme d’or et un Oscar (du meilleur scénario), et braque le box-office américain. Hollywood est à lui. S. Craig Zahler, lui, en est à sa troisième réalisation, Traîné sur le bitume avec Mel Gibson et Vince Vaughn, mais le film n’a eu le droit qu’à une sortie DVD la semaine dernière en France, et ce n’est guère mieux aux Etats-Unis avec une exploitation limitée en salle et simultanée en SVOD. Pourtant, S. Craig Zahler est l’un des cinéastes américains les plus passionnants, un nouveau Tarantino en plus méchant, plus politique, et donc moins fréquentable ?

A 46 ans, ce touche-à-tout s’est d’abord fait connaître comme romancier en tous genres (SF, western, polar), mais aussi musicien de heavy metal et surtout scénariste. A partir du début des années 2000, son nom apparaît sur quantité de projets prestigieux, qu’il s’agisse d’un scénario original pour Park Chan-Wook, une adaptation d’un de ses livres avec Leonardo DiCaprio, un film live Robotech avec Tobey Macguire, ou une série pour AMC. Il évoque une vingtaine de scripts optionnés ou vendus, mais un seul, le français The Incident, a vu le jour en 2011. Comme on est jamais mieux servi que par soi-même, l’année suivante, il s’attelle à son premier long-métrage en tant que réalisateur.

« Bone Tomahawk »

Dans les années 1890, à la frontière du Texas et du Nouveau Mexique, deux bandits en fuite traversent un cimetière indien. Malheur et malédiction. L’un d’eux est tué, et l’autre trouve refuge dans la petite ville de Bright Hope. Plusieurs habitants sont bientôt kidnappés par une tribu indienne que la légende veut cannibale. Le shérif (Kurt Russel), son adjoint et d’autres cow-boys partent en mission de sauvetage.

Si son coup d’essai n’est pas un coup de maître, S. Craig Zahler met en place dans Bone Tomahawk tout ce qui définira son cinéma : un film lent et long (plus de deux heures), une galerie de personnages et d’histoires, des influences citées ou digérées (les frères Coen, Sam Peckinpah) et un mélange des genres inattendu mais inéluctable, ici du western vers l’horreur. Le film remportera le Grand Prix du festival de Gérardmer 2016, et S. Craig Zahler se verra de nouveau honorer pour la grosse Zèderie qui tâche Puppet Master: The Littlest Reich, dont il signe le scénario.

« Section 99 »

Ancien boxeur devenu mécanicien, Bradley (Vince Vaughn) apprend le même jour qu’il est viré et que sa femme le trompe. Comme l’argent est le nerf de la guerre, il accepte un job d’homme de main d’un trafiquant de drogue, mais un deal tourne mal et l’envoie en prison. Rien ne peut préparer le spectateur au déferlement de violence de Section 99, bien que Bone Tomahawk sonnait comme un avertissement.

Si le film commence comme un drame social, puis carcéral, sur l’Amérique, et même l'Americana, l’arrivée de Don Johnson et Udo Kier, deux gueules de cinéma ici presque anachroniques, entraîne le récit vers les recoins les plus sombres de l’humanité et des sommets de trash et de gore. Section 99 pourrait verser dans le grand guignol, le nanar, mais S. Craig Zahler assume et tient son film sur le fil jusqu’au bout. Et surtout, la violence n’est pas esthétisée comme chez Quentin Tarantino, elle n’explose pas les mirettes mais les tronches, littéralement, et ça fait mal, très mal.

« Traîné sur le bitume »

Brett Ridgeman (Mel Gibson) et son partenaire Anthony Lurasetti (Vince Vaughn) sont deux flics aux méthodes douteuses, bientôt mis à pied après qu’une de leurs arrestations est devenue virale dans les médias. Mais les deux ont besoin d’argent, et décident sans trop d’hésitation à franchir la ligne jaune. Ils repèrent puis suivent une bande de braqueurs, avec l’idée de leur voler leur butin. Rien ne se passe, bien sûr, comme prévu.

Véritable bombe à retardement et à fragmentation, Traîné sur le bitume (quel titre !) finit de faire de S. Craig Zahler un cinéaste à part et une voix unique dans le cinéma américain. Impossible encore une fois de ne pas faire le parallèle avec Tarantino, tous deux animés par la même cinéphilie, la même déconstruction des genres, et la même violence comme moyen d’expression. Mais là où Tarantino rejoue une Amérique fantasmée, parfois festive, S. Craig Zahler en fait un portrait réaliste, désespéré et même ambigu, qui lui vaut souvent d’être taxé de réactionnaire. Le réalisateur s'en défend, et Traîné sur le bitume suit d’ailleurs en parallèle les trajectoires des deux flics blancs ripoux et des deux braqueurs afro-américains. Le film laisse le spectateur seul juge face à une histoire américaine qui semble se répéter en boucle depuis sa naissance sanglante. Once Upon a Time