Musée Louis de Funès: «On ne peut pas nier le rire de millions de gens»

INTERVIEW Un musée, une rétrospective à la cinémathèque française, Louis de Funès est partout ! Que penser des critiques qui ont suivi ces hommages ? Adrien Valgalier, spécialiste de la comédie populaire française nous répond

O.S

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Louis de Funès et Bourvil dans «La Grande Vadrouille».
Louis de Funès et Bourvil dans «La Grande Vadrouille». — TF1
  • Une rétrospective, consacrée à Louis De Funès, aura lieu à la cinémathèque française en 2020 et un musée qui porte son nom vient d’ouvrir à Saint-Raphaël.
  • Ces hommages ont provoqué de nombreuses critiques.
  • Adrien Valgalier, spécialiste de la comédie populaire française, répond aux questions de 20 Minutes.

Pour ses 105 ans, Louis de Funès  a droit aux honneurs ! C’est en grande pompe qu’a eu lieu, le 25 juillet, l’inauguration du  musée de Funès à Saint-Raphaël. La cinémathèque française a également décidé de lui consacrer une rétrospective en 2020, ce qui n’est pas passé inaperçus chez les puristes (extrêmes) du cinéma. Que représente cet acteur inoubliable des années 1960 ? Comment interpréter les critiques de ses hommages ?  Adrien Valgalier, qui écrit actuellement une thèse sur la comédie populaire française des années 1960-1970 a répondu à 20 Minutes.

Que pensez-vous des critiques concernant la rétrospective Louis de Funès à la Cinémathèque ?

Que l’on aime ou non Louis de Funès, c’est du goût de chacun, mais que l’on agite le drapeau de la culture ou de la cinéphilie pour s’offusquer de la tenue de cette rétrospective (doublée d’une exposition par ailleurs), je trouve ça problématique. C’est nier la pluralité des cultures et des cinéphilies et surtout entretenir le snobisme culturel. Rejeter cette rétrospective comme une forme de bien-pensance de la part des élites pour flatter les gens, c’est s’enfermer à nouveau dans des définitions binaires de la culture, faire des raccourcis, stigmatiser les publics de Louis de Funès. Cet événement à la Cinémathèque permettra de se décloisonner de ces visions étriquées et de faire tomber les frontières culturelles.

Que représente Louis de Funès dans l’histoire du cinéma ?

Louis de Funès est un génie, il a inventé quelque chose d’unique. C’était un bourreau de travail, quelqu’un d’une minutie extrême et qui prenait le comique avec un très grand sérieux. S’il est parfois déconsidéré, c’est qu’il n’a pas la stature de réalisateur comme d’autres comiques (Charlie Chaplin, Pierre Etaix, Jacques Tati). Mais Louis de Funès est bien un créateur talentueux avec un style reconnaissable, toujours opérant aujourd’hui avec les enfants notamment. On ne peut pas nier le rire de millions de gens, toutes générations confondues.

Les films de De Funès, ou encore ceux de Charlie Chaplin, n’étaient, à leur époque, absolument pas considérés comme des classiques, contrairement à aujourd’hui. Pensez-vous que le temps finalement permet la consécration ?

Chaplin a bénéficié d’un excellent écho critique en France lorsque ses films sont sortis. Concernant de Funès, la critique n’a pas toujours été tendre, même si elle n’était pas unanimement négative. C’est assez frappant, lorsqu’on lit les critiques de l’époque, de voir certaines plumes attaquer violemment un film mais sauver et louer Louis de Funès dans le même temps. Indéniablement, le temps permet le tri. Il sait révéler les talents oubliés et perpétuer la gloire des grands artistes. Si une œuvre survit à son époque, c’est qu’elle a su toucher quelque chose d’universel qui nous dépasse. Si les films avec Louis de Funès restent très rattachés à la société française des années 1960-1970, il n’en demeure pas moins que l’acteur a su donner un visage à l’hypocrisie, à la mauvaise foi, à la colère et à la bêtise tout en gardant une gestuelle très accessible, ça nous parle toujours aujourd’hui.

Selon vous, sera-t-il possible de voir, dans quelques années, une rétrospective Kev Adams ou Dany Boon ?

En tout cas, il ne faut pas s’interdire de s’intéresser à un artiste parce qu’il est « populaire ». Ce serait définir le populaire comme une catégorie esthétique immuable, ce qui est totalement faux, et ce serait drainer un bon nombre de préjugés. On n’est pas obligés de s’intéresser à ce que font Kev Adams ou Dany Boon sous l’angle évaluatif mais on peut en avoir une approche économique, sociologique, culturelle, s’intéresser à la réception par les publics, aux usages sociaux et politiques.

Il y a aussi la question des hommages, comment décider si telle ou telle personne mérite un hommage ?

C’est une question vaste et complexe… On voudrait croire à une sorte d’objectivité, que les méritants sont un jour ou l’autre récompensés à leur juste valeur, mais c’est un leurre. Tout hommage est régi par une idéologie, plus ou moins consciente, et rien n’est innocent. Quand la décision est prise de consacrer une personne, le choix est toujours motivé par une sensibilité, le vécu de quelqu’un ou la ligne politique et éditoriale d’une institution. Les prescripteurs culturels n’ont pas de vérité absolue.