«Grâce à Dieu»: Le catholicisme est coutumier des croisades contre le cinéma

JUSTICE Le film de François Ozon sur le cas d’un prêtre pédophile a été accusé de ne pas respecter la présomption d’innocence

Emilie Cochaud

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Bernard Verley et Melvil Poupaud dans Grâce à Dieu de François Ozon
Bernard Verley et Melvil Poupaud dans Grâce à Dieu de François Ozon — Mars Films

C’est finalement la liberté de création qui a primé. Accusé de pédophilie, le père Preynat n’a pas réussi à reporter la sortie du film de François Ozon, Grâce à Dieu, qui sera diffusé dans les salles mercredi. Si dans le cas du père Preynat, il s’agissait d’une requête individuelle fondée sur la présomption d’innocence, bien d’autres films ont été attaqués en justice par des associations catholiques.

D'Ave Maria aux Huit Salopards, 20 Minutes revient sur les cas marquants où la religion a fait le procès du cinéma.

Les associations, la croix et la bannière du cinéma

Le plus souvent, l’Eglise reste discrète. Elle commente, s’exprime, mais se contente de s’indigner, sans aller jusqu’à porter plainte. Le pape Jean-Paul II avait ainsi critiqué Je vous salue Marie de Jean-Luc Godard. Une réinterprétation de la Nativité dans le monde moderne, qui selon lui « [blessait] profondément les sentiments religieux des croyants ».

Mais les associations ultra-catholiques, elles, n’hésitent pas à aller devant les tribunaux. Prenons les affiches de film. En 1984, celle d’Ave Maria de Jacques Richard montrait la poitrine dénudée d’une femme sur une croix. L’affiche a été retirée après la plainte d’une association. « Le juge considère qu’une affiche s’impose à la vue de tous » et dans ce cas, « il peut reconnaître une atteinte à la foi », explique Christophe Triollet, juriste spécialiste des  questions de censure au cinéma.

Affiche d'Ave Maria
Affiche d'Ave Maria - DR

Les associations n’obtiennent pas toujours gain de cause, loin de là. L'Agrif (Alliance Générale contre le Racisme et pour le respect de l'Identité Française et chrétienne) a perdu son procès en diffamation religieuse contre l’affiche d’Amen, un film de Costa-Gavras de 2002 dénonçant le silence de l’Eglise face au au génocide juif. L’Agrif voyait dans ce graphisme un amalgame entre la croix chrétienne et la croix gammée.

Affiche du film Amen de Costa-Gavras
Affiche du film Amen de Costa-Gavras - DR

En 1985, la même association  avait déjà fait croisade, toujours sans succès, contre Je vous salue Marie et en 1996 contre la célèbre affiche de Larry Flynt de Milos Forman. Mais en général, les associations ne s’appuient pas directement sur la question religieuse, précise Christophe Triollet, « car cela ne fait pas partie des critères d’interdiction du Code du cinéma ». « En France, il n’y a pas beaucoup d’actions sur ce fondement car les associations savent que ça a peu de chance d’aboutir, explique-t-il. Du coup, elles essaient plutôt de faire le buzz pour éventuellement faire fléchir le distributeur.»

Interdit aux moins de…

Lorsqu’elles veulent attaquer pour gagner, les associations se positionnent donc sur un tout autre critère que la religion : la protection des mineurs. Depuis l’affaire Baise-moi, l’association catholique Promouvoir est la grande habituée des prétoires. En 2000, elle s’était attaquée au film de Virginie Despentes et l’avait fait interdire aux moins de 18 ans. L’association pourfend la pornographie et la violence en contestant la classification des films. « Elle a eu un impact sur l’évolution du droit du cinéma », souligne Christophe Triollet. Avec Baise-moi, « Promouvoir » a par exemple fait resurgir l’interdiction aux moins de 18 ans, pourtant limitée par Jack Lang aux films X.

Depuis ce premier fait d’arme, « Promouvoir » a ciblé une quinzaine de films  : La vie d’Adèle, Nymphomaniac, Antichrist, Love, Cinquante Nuances de Grey, Sausage Party ou encore Les Huit Salopards.

Au-delà des questions de morales, l’interdiction d’un film aux mineurs a aussi des conséquences économiques : « Les distributeurs s'efforcent d'avoir une limite d'âge acceptable. Pour l'exploitation en salles comme pour la télévision, car un film interdit aux moins de 16 ans ne pourra pas être projeté en Prime time. On dit en général qu’un film interdit au moins de 16 ans, c’est 20% de recettes en moins pour le film », estime Christophe Triollet.

Dans les années à venir, d’autres films devraient être dans le collimateur des associations catholiques. Comme la suite de la Passion du Christ, sur laquelle travaille Mel Gibson. Sans parler de procès, « on peut s’attendre à des réactions de la part des groupes de pression religieux, à des boycotts », explique Christophe Triollet. Comme d’autres films avant lui, celui-ci, qui aborde le thème de la résurrection, ne sera probablement pas en odeur de sainteté.