François Ozon: «"Grâce à Dieu", ce ne sont pas les bons contre les méchants»

INTERVIEW Le réalisateur François Ozon explique comment il a évité le manichéisme dans « Grâce à Dieu », son dernier film qui sortira bien en salle ce mercredi

Caroline Vié

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Denis Ménochet, Eric Caravaca, Swann Arlaud et Melvil Poupaud dans Grâce à Dieu de François Ozon
Denis Ménochet, Eric Caravaca, Swann Arlaud et Melvil Poupaud dans Grâce à Dieu de François Ozon — Mars Films
  • François Ozon revient sur des actes de pédo-criminalité au sein de l’Eglise dans un nouveau film inspiré de l'affaire Preynat, du nom du prêtre accusé d'agressions sexuelles sur des enfants, dans la région lyonnaise, dans les années 1980 et 1990.
  • Grâce à Dieu n’est pas un film anticlérical, il s’intéresse davantage aux victimes.
  • Ce film, qui a reçu un Ours d’argent au Festival de Berlin, est un appel vibrant pour que la parole soit libérée.

Couronné par le Grand prix du jury, samedi soir à Berlin,Grâce à Dieu   sortira bien dans les salles ce mercredi. La défense de trois des protagonistes cités dans le film avait assigné le réalisateur François Ozon en référé pour obtenir le report de son film afin de ne pas porter atteinte à leur présomption d’innocence. Mais la justice a donné son feu vert à deux reprises,  ces lundi et mardi, à la distribution en salle de ce long métrage inspiré de l'affaire Preynat, un prêtre soupçonné  d'agressions sexuelles sur des enfants dans la région lyonnaise, dans les années 1980 et 1990.

Le film se place du point de vue des victimes pour aborder les accusations de pédocriminalité dans l’Eglise. « Les victimes ont non seulement été abusées, mais elles subissent une double peine après avoir parlé », explique François Ozon, interrogé par 20 Minutes avant la décision de justice. 

« Il n’y a pas que les victimes directes qui ont subi ces crimes mais aussi leurs familles. Tous ont payé cher ces abus avec lesquels il leur faut composer », insiste le cinéaste. Découvrir ce qu'ont subi leurs enfants, conjoints ou parents est un calvaire. Melvil Poupaud, Eric Caravaca, Denis Ménochet et Swann Arlaud sont bouleversants dans la peau de ces hommes qui ont créé, il y a quelques années,  l'association La parole libérée. 

Fort mais jamais sordide

« Grâce à Dieu, ce ne sont pas les bons contre les méchants, précise le réalisateur. J’ai voulu que le spectateur se fasse son opinion lui-même en respectant la présomption d’innocence et la complexité de ces affaires. » Les scènes de rencontres entre les victimes et les autorités religieuses sont particulièrement intenses. La solidarité entre des victimes issus de milieux différents également.

« Il n’y a pas d’enfant abusé type, il n’y a que de la souffrance », précise le réalisateur qui s'est davantage penché sur les circonstances des agressions que sur les actes eux-mêmes. « Je trouvais plus fort de laisser le public les imaginer. » Bien que douloureuses, ces séquences ne sont jamais sordides, mais pudiques et nécessaires.

Pédagogique mais pas anticlérical

Le but de François Ozon n’est pas de s’en prendre à l’Eglise mais à ceux qui n’ont pas parlé. Et aussi de faire œuvre de pédagogie. « Il n’y a pas si longtemps, l’Eglise mettait dans le même sac homosexualité et pédocriminalité, se souvient le cinéaste. L’institution commence seulement à comprendre qu’on ne peut assimiler une orientation sexuelle à une perversion passible de poursuites judiciaires. »

Le film dénonce le fait que l'institution catholique ait tenté de minimiser l'impact des agressions sexuelles. « Ils sont déconnectés de la vraie vie, insiste le réalisateur. Tant que l'Eglise n'aura pas reconnu la gravité de ces faits, les victimes ne pourront pas guérir. »

Un très grand film de cinéma

Face aux référés intentés pour obtenir un report de la sortie de son film, le réalisateur reste droit dans ses bottes. «Je ne dévoile que des faits établis, admis par le prêtre et qui ont été divulgués dans la presse, se défend-il. Mon film n’a rien d’un procès.» C'est au contraire une œuvre sensible, bouleversante, importante et jamais manichéenne sur la libération de la parole et ses bénéfices pour les victimes passées et futures. François Ozon a vraiment été touché par la grâce, celle qui lui a permis de réaliser Grâce à Dieu, un très grand film de cinéma.