Egypte: Pourquoi Cléopâtre est-elle la reine de la pop culture ?

REGNE SANS PARTAGE La monarque fascine toujours autant et monopolise toute l'attention de la pop culture sur l'Egypte ancienne...

Jean-Loup Delmas

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Elizabeth Taylor dans «Cléopâtre» de Joseph L. Mankiewicz
Elizabeth Taylor dans «Cléopâtre» de Joseph L. Mankiewicz — DR.

L’Egypte ancienne regroupe plus de trois millénaires d’une histoire riche et fascinante, entre pyramides, conquêtes militaires et cultes religieux. Pourtant, quand la pop culture se penche dessus, c’est principalement pour se focaliser sur Cléopâtre. Preuve en est avec ce nouveau film annoncé sur la célèbre reine qui est en préparation à Hollywood, remake du chef-d’œuvre de 1963.

Alors que les débats s’enflamment pour savoir qui d’Angelina Jolie ou de Lady Gaga (ou une actrice noire) doit interpréter le rôle principal, il est temps de se poser la question : pourquoi Cléopâtre accapare chaque œuvre de la pop culture autour de l’Egypte ancienne, au détriment d’autres périodes tout aussi riches, si ce n’est plus (coucou Ramsès II) ?

Une fascination européenne depuis longtemps

En réalité, la monarque au nez légendaire n’a pas attendu Hollywood pour occuper toute l’attention. C’est même la grande force de sa pérennité : elle a toujours su s’exporter hors des frontières du Nil. « On trouve des sources arabes, latines et grecques, en plus des récits égyptiens, sur Cléopâtre. Une chance que n’ont pas eue les autres souverains égyptiens », détaille Guillemette Andreu Lanoë, égyptologue et archéologue, spécialiste de l’Egypte pharaonique et membre du CRNS.

De fait, alors que les autres grandes figures égyptiennes ont été oubliées au fil des siècles, leurs récits narrés uniquement sur des hiéroglyphes qu’on n’a su déchiffrer qu’il y a 150 ans, Cléopâtre a fait parler d’elle en continu dans le monde occidental. « Qu’importent les siècles, vous pouvez trouver des œuvres occidentales se rapportant à sa légende et son histoire, que ce soit des peintures, des sculptures, des récits… Elle n’a eu de cesse d’être magnifiée en Europe », poursuit l’archéologue.

Pas le cas de tout le monde donc : « Pour les autres pharaons, on a exclusivement des sources égyptiennes, qui ont évidemment moins intéressé les Européens… quand ils pouvaient les comprendre ! C’est ainsi Cléopâtre qui a émergé. »

Une personne et une époque captivantes

Une multiplication des sources qui s’explique en deux raisons principales : déjà, géopolitique, « Cléopâtre s’est retrouvée au carrefour d’époques historiques, mais aussi de civilisation. Son histoire s’est donc largement plus diffusée », poursuit Guillemette Andreu Lanoë, mais aussi pour des raisons plus primaires. « Cléopâtre a des origines grecques, rappelle Amandine Marshall, docteure en Egyptologie. Elle est donc plus liée au monde occidental que n’importe quel autre pharaon avant elle. De fait, son histoire a par la suite fasciné l’Europe, surtout avec sa relation très directe et frontale avec l’Empire romain, que ce soit avec Jules César, Marc-Antoine ou Octave. »

Et puis il faut l’admettre, la reine est plutôt bankable pour n’importe quel film hollywoodien. « Déjà, son règne est loin d’être anecdotique. C’est une période très importante, certes qui n’est pas à l’apogée des pharaons, mais justement où l’Egypte joue une grande partie de son destin. Cléopâtre est au cœur d’une époque cosmopolite avec des enjeux énormes, et a eu une vie incroyable », précise la docteure en Egyptologie.

Mais plus encore, c’est sa personne elle-même qui était hollywoodienne avant l’heure. Guillemette Andreu Lanoë détaille : « Sa place dans la pop culture ne me semble pas usurpée, personnellement. C’est un personnage fascinant. Peu de figures historiques cochent autant de cases : un rôle politique majeur, un destin tragique, une mort somptueuse, où elle s’est suicidée pour ne pas être humiliée par Rome, et une beauté légendaire… Les sources arabes la décrivent comme une savante et une érudite, les sources occidentales comme une femme fatale. Il y a quand même de quoi inspirer les scénaristes ! »

Avant de préciser qu’en effet, la reine éclipse quelques autres pharaons loin d’être insignifiants : « C’est certain qu’en plus de 3.000 ans, il y a eu des pharaons plus importants qu’elle. Mais c’est aussi le hasard de l’histoire et des sources : certains personnages historiques d’ampleur tombent dans l’oubli quand d’autres deviennent des vraies superstars. Et Cléopâtre est clairement la star de l’Egypte ancienne. »

Et le reste de l’Histoire dans tout ça ?

De quoi donc briller sous les projecteurs de Hollywood. Au détriment du reste de l’histoire de l’Egypte ? Peu importe pour Amandine Marshall : « Très honnêtement, je ne me préoccupe pas du tout du traitement de cette période par la pop culture. Oui, l’Histoire est incroyablement riche et ne se résume bien sûr pas au seul règne de Cléopâtre, mais tant qu’il est possible pour nous historiens de l’étudier, peu nous importe son absence de référence dans la pop culture. On a conscience de la richesse de cette période et c’est bien tout ce qui compte. »

Pas de regrets non plus pour Guillemette Andreu Lanoë : « En soi, cela ne me dérange pas qu’on romance sur l’Egypte ancienne, c’est normal de scénariser un peu le tout. C’est juste dommage de se concentrer quasi uniquement sur les histoires de cœur d’une femme qui est tout sauf unidimensionnelle, et de ne pas s’intéresser à son combat politique par exemple. »

Pour l’égyptologue, le principal est sauf : « Lorsqu’on organise des expositions, quelle que soit la période sur laquelle on se penche, on attire énormément de monde. L’Egypte ancienne fascine, bien au-delà de Cléopâtre. »