VIDEO. «Heureux comme Lazzaro», qui croit aux miracles et à la renaissance du cinéma italien

FANTASTIQUE La jeune réalisatrice italienne Alice Rohrwacher signe une fable étonnante, à la fois réaliste, mystique et poétique, sur les inégalités sociales…

Stéphane Leblanc

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Adriano Tardiolo (à g.) et Luca Chikovani dans le film Heureux comme Lazzaro
Adriano Tardiolo (à g.) et Luca Chikovani dans le film Heureux comme Lazzaro — TEMPESTA
  • Alice Rohrwacher, figure montante du cinéma italien, signe une fable sociale et politique sur l’exploitation de l’homme par l’homme, empreinte de spiritualité et de fantaisie.
  • « Heureux comme Lazzaro » est porté par l’interprétation tout en délicatesse du jeune Adriano Terdiolo, dont la performance à rebours des rôles stéréotypés de machos italiens, fait du personnage un lointain cousin de L’Idiot de Dostoïevski.
  • Heureux comme Lazzaro a reçu le prix du scénario au festival de Cannes, mais il aurait pu prétendre à plus…

Quelle mouche l’a piquée ? Ou quelle abeille plutôt, vu qu’Alice Rohrwacher a passé son enfance  dans une famille d’apiculteurs ? Avec ce nouveau film (en salles le 7 novembre), la réalisatrice de 36 ans, figure montante du cinéma italien, signe une fable sociale et politique empreinte de spiritualité et de fantaisie.

Heureux comme Lazzaro est un miracle de cinéma par les libertés qu’il prend quand il raconte comment, à la faillite de la famille aristocrate qui les emploie, des paysans figés dans une rusticité féodale hors d’âge se retrouvent soudain propulsés dans une modernité dont ils ignorent les règles. Le film devient alors une fable sociale et politique redoutable, où chacun exploite son prochain, à la vie, à la mort. Mais c’est aussi un film « sur la pureté et l’innocence d’un homme », comme Alice Rohrwacher qualifie son propre film, sur laquelle aucune des horreurs du monde ne peut avoir de prise…

Dans ce contexte, on ne peut qu’être envoûté par le personnage de candide magnifique qu’interprète le jeune Adriano Terdiolo. Sa performance iconique, à rebours des rôles stéréotypés de machos italiens, fait du personnage un lointain cousin de L’Idiot de Dostoïevski ou de l’ange incarné par Terence Stamp dans Théorème de Pasolini.

Un héros « originel »

« C’est quand même un type qui est capable de faire pleuvoir quand il est triste, raconte Alice Rohrwacher à 20 Minutes. Pour autant, je ne voulais pas faire un film sur un personnage original, mais originel. Quelqu’un que chacun puisse reconnaître, quel que soit l’endroit ou l’époque dans laquelle il vit. »

Un type capable de se relever d’une chute de trente mètres et de retrouver ses anciens compagnons, vingt ans plus tard, sans avoir pris une ride : Lazzaro est un miraculé de l’existence, comme pouvait l’être Lazare, l’ami que Jésus a ressuscité. Mais Alice Rohrwacher n’est pas croyante, même si ses films sont baignés d’une lumière spirituelle. « Cela vient de ma culture, confie-t-elle, mais je ne suis jamais entrée dans aucune religion. » Elle y puise en tant qu’artiste, de même que dans l’histoire de l’art, de la littérature ou du cinéma, dont elle se nourrit sans excès. Autant que de l’histoire contemporaine. « J’ai tendance à me laisser rattraper par une forme de nostalgie, mais je sais que ce qui a marqué mon pays et toute l’Europe au cours de ces cinquante dernières années n’est sans doute, comme il est dit dans le film, qu’une grande escroquerie… »

Sauvé par un loup

Son héros ne sera d’ailleurs pas sauvé par la religion, ni par la politique, mais par un loup. « C’est un animal qui renvoie au plus profond de l’enfance », note Alice Rohrwacher. Un animal étrange et solitaire, à l’image de Lazzaro, capable de faire peur à ceux qui ont décidé de le pourchasser ; mais en réalité à peine plus sauvage que l’homme, qui est un loup pour l’homme comme chacun sait.